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L'apprentissage du français dans les écoles de Mayotte

Samedi 12 Novembre 2005 - 11:47:02| Modifié le Dimanche 6 Septembre 2009
Sous sa jeune étiquette de "langue seconde", le français handicape une part importante d'élèves mahorais, qui ne le maîtrisent pas suffisamment pour réussir leur scolarité. On retrouve dans la relation complexe qu'ils entretiennent avec la "langue des m'zungus" le reflet des rapports entre communautés mahoraise et métropolitaine. Pourtant, l'apprentissage du français à l'école change. On l'envisage de manière plus ouverte, plus orale, plus adaptée à la culture locale, et l'utilisation ponctuelle des langues maternelles en classe n'est plus considérée comme une hérésie... même si les évolutions sont lentes et timorées, et si les réflexions trop ponctuelles manquent de continuité.

38.000 personnes ne parlent pas le français parmi les plus de 15 ans, contre 40.000 en 1997, selon l'INSEE. Parmi elles, 56% sont de nationalité comorienne et 42% sont françaises. Selon le vice-rectorat, "une proportion non négligeable d'enfants en classe de 6e (au moins 40% d'une classe dâge) ne peuvent suivre avec profit l'enseignement qui leur est dispensé" à cause de leur maîtrise insuffisante de la langue française.
FLE ou FLS ? On enseigne dans le cadre des méthodes FLE (Français langue étrangère) une langue "que vous n'avez aucune chance d'utiliser dans le milieu où vous êtes", indique le vice-recteur La notion de langue seconde est plus adaptée au français à Mayotte : même ceux qui ne le comprennent pas l'entendent quasiment quotidiennement.
Shimaoré et shibushi font partie des 75 langues parlées sur le territoire français et recensées dans le cadre de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, ratifiée en 2000 par le gouvernement Jospin. Les Etats s'engagent dans cette charte à encourager l'usage oral et écrit de ces langues dans la vie publique et la vie privée, dans le cadre des secteurs économique, social, culturel, judiciaire et administratif, l’enseignement des langues minoritaires et leur place dans le système éducatif est l'une des idées fortes de la Charte, véritable reconnaissance de leur valeur culturelle.
Juin 2001. L’Institut d'Apprentissage du Français, créé en juin 1997 en tant qu'établissement public de la Collectivité, est alors fermé sur décision du Conseil général et du préfet. Ses missions consistaient à créer un centre de ressources pour la lutte contre la méconnaissance du français et un centre de recherche proposer une aide et des conseils pour la mise en place de dispositifs d'alphabétisation. Ses membres avaient rédigé une méthode d'alphabétisation prête à être éditée et demandaient la mise en place d’un protocole d'expérimentation lorsque les financements ont été stoppés.
"Au début, ma meilleure amie ne, comprenait rien à ce que je disais", avoue Kissimati, âgée de 14 ans et élève de 5e, qui parle aujourd’hui français avec aisance. Autant et peut-être plus qu’une pratique scolaire de la langue, l’amitié avec des métropolitains de leur âge permet aux jeunes mahorais de devenir véritablement francophones.

"S'il ne sait pas dire voiture, pourquoi ne pas dire gari?"

A quoi sert la langue française ? A "avoir le diplôme, à avoir un bon travail quand on sera grand, à trouver de l'argent" et en dernier lieu, à "apprendre" et à "parler avec les français" . Les enfants de la classe de CM2 B de l’école Briqueterie confirment ce que déplorent tous ceux qui se penchent sur l'apprentissage du français à Mayotte : la langue "de la République" est aussi celle de l’école et de la réussite professionnelle, voire sociale. Elle permet de communiquer avec les métropolitains, qui constituent la communauté dominante. Mais pour la majorité des Mahorais, elle est tout sauf un langage de la vie quotidienne. Dès l'école maternelle, les enfants sont confrontés à des impératifs qui s'opposent : "Il faut parler français " comme le demande le maître ou la maîtresse, alors qu'autour deux tous les adultes -parents, voisins, et même souvent les enseignants dans la cour de l’école utilisent la langue dans laquelle ils ont prononcé leurs premiers mots.
Si une partie des jeunes mahorais y gagnent et deviennent bilingues, un grand nombre d’entre eux, faute de parvenir à maîtriser cette langue "seconde", se retrouvent en difficulté scolaire.
Comment résoudre un problème de maths ou identifier un complément circonstanciel quand on a du mal à s'exprimer en français? La difficulté majeure que rencontrent les enseignants est la non-maîtrise (ou la maîtrise mal assurée) du français. Malgré les progrès très importants réalisés au niveau de l'enseignement primaire, une proportion non négligeable d'enfants accueillis en classe de 6e (au moins 40% d'une classe d'âge) ne peuvent suivre avec profit, l'enseignement qui leur est dispensé par des professeurs compétents, attentifs et dévoués (…) Toutes les disciplines souffrent de ce niveau de langage insuffisant. La spirale de l'échec est de ce fait engagée(…) Cet échec à l'école s'inscrit très tôt dans la scolarité. Aux évaluations à l'entrée de CP mises en place cette année, un enfant sur deux au plus prend la parole dans sa langue maternelle", constatait le vice-recteur dans son "Plan académique d’action" de février 2003.
Les acteurs de l'éducation semblent unanimes sur l'ampleur de ce problème. En revanche. les avis divergent sur ses causes profondes et les réponses à lui apporter. Car les difficultés des jeunes face à la langue française sont le résultat de multiples réalités de la société mahoraise et cristallisent en quelque sorte la nature des relations entre communautés locale et métropolitaine. Revue des principaux obstacles à un apprentissage efficace du français à l'école et des solutions envisagées.

Mayotte est en retard mais peut rattraper son handicap

La vision la plus optimiste de la situation appartient à Philippe Couturaud, vice-recteur. 'Aux évaluations nationales de CE2 cette année" , observe-t-il, "Mayotte a obtenu 27,2% de réussite contre plus de 60% en métropole. L'année dernière, nous obtenions 24,7% contre 68% en métropole. Et les 6e de cette année ont réussi à 37,8% contre 65% en métropole. On peut donc dire que nous sommes très en retard par rapport à la métropole mais que le différentiel s'amenuise."
A l'origine de ce retard, "un milieu français langue seconde, ce qui signifie que l'on ne parle français que dans l'école", un système éducatif plus jeune et des enseignants moins formés et mois francophones... que les français métropolitains. Pour le combler, Philippe Couturaud. affirme mettre les bouchées doubles dans plusieurs domaines.
D'abord, la formation des instituteurs. "Jusqu'à présent, la formation à l'IFM était assurée par des enseignants du second degré. On a renforcé la présence de maîtres formateurs", indique-t-il. "La maquette de formation de l'IFM a également changé : on forme les gens selon leurs qualités et leurs faiblesses. Enfin, depuis cette année, les enseignants reçoivent une formation pour analyser les évaluations. "
Second fer de lance: le renforcement de l'encadrement. J’ai mis des maîtres du premier degré en poste dans les collèges pour être experts auprès de leurs collègues du second degré, qui n'ont pas été formés à enseigner la lecture et le calcul", explique le vice-recteur. Il y aura également un nouveau poste d'inspecteur du premier degré, ce qui permettra de réduire la taille des circonscriptions et d'aller inspecter dans les classes. Enfin j'ai obtenu la création d'un poste d'inspecteur pédagogique régional sur le français langue seconde, principalement pour le second degré. Il sera là en septembre et aura pour mission de contrôler les méthodes pédagogiques, de suivre les enseignants.

Pour maîtriser une langue, il faut la parler le plus tôt possible

Une évidence? Peut-être, mais la réalité locale ne suit pas. D'abord, le français n’est pas la langue maternelle de la plupart des enfants qui durant leurs premières années, structurent leur intelligence, que ce soit auprès de leur mère ou au sein du village, autour des langues shibushi ou shimaoré. L'école maternelle est donc investie, plus encore qu'en métropole, d’un rôle majeur : les petits vont y faire leurs premiers pas en français. Mais le manque de places limite l'accès des enfants à la petite, et même à la moyenne section. Une grande partie d’entre eux n’entre à la maternelle qu’à 5 ans au lieu de 3, ce qui ne leur donne qu’une année pour se préparer au CP : à peine le temps de se familiariser avec la langue. Surtout si l'on songe qu’en métropole, des écoles accueillent les petits dès l’âge de 2 ans... "Ce n'est pas une question d'effectifs mais de locaux", rappelle Philippe Couturaud. Le salut viendra des nouvelles constructions, si leur augmentation ne se contente pas de suivre la hausse démographique.

Pour (bien) parler une 2è langue, il faut d'abord maîtriser la sienne.

C’est l'opinion, entre autres, de David Jaomanoro, responsable du secteur Jeunesse du Centre de documentation pédagogique. Au sein de l’institut d’apprentissage du français, une structure de la Collectivité supprimée en 2001, il réfléchissait avec ses collègues à intégrer les langues maternelles à renseignement et à en faire des outils pour la maîtrise du français. "Nous proposions que la première année se passe dans la langue maternelle, que l'on introduise le français en moyenne section et qu'en grande section, le français prenne le pas sur les langues maternelles. Cela ne servirait pas seulement à amortir le choc du changement de langue et de l'entrée à l'école, mais à accélérer la structuration mentale. Car si un enfant ne parle pas, son développement est bloqué. Nous voulions aussi introduire les langues maternelles comme matière à l'école primaire et au lycée. Nous travaillions pour cela à la création d'une grammaire de la langue shimaoré."
"Le problème c'est que les langues shimaoré et shibushi sont purement orales", remarque le vice-recteur. "L'écrit n'est pas maîtrisé. En Polynésie, on s'est appuyés sur la langue locale pour apprendre le français mais le tahitien avait déjà été fixé par écrit."
Il y a 5 ans, une expérience a été menée dans deux classes de maternelle pilotes dont les élèves ont commencé leur scolarité en shibushi, à Acoua, et en shimaoré, à Bandrélé. Au bout de deux ans, la "recherche-action" était interrompue. Les élèves de grande section ont été soumis à l'évaluation nationale", raconte Jean-Michel Barbier, inspecteur pédagogique de la 3e circonscription, qui a piloté ce groupe de travail. "Leurs résultats étaient bien plus problématiques que ceux des autres." Pour quelles raisons? "Pour apprendre une langue, il faut la parler le plus tôt possible", indique l’inspecteur... "Il y avait aussi beaucoup de problèmes pour mettre ça en place : il fallait le suivi d'un même enseignant formé à la méthodologie mise en place par le groupe de travail, avoir l'accord des parents, ce qui n'est pas évident, on aurait eu des mouvements d'enseignants et avec des enfants arrivés d'ailleurs qui n'auraient pas eu la même langue maternelle, ça aurait été ingérable. D'ailleurs, des recherches identiques faites ailleurs, aux Antilles ou à la Réunion, ont toujours échoué."
A noter que l’expérience da pas été vécue de la même manière par tous les membres du groupe de travail : un linguiste affirme que les outils pouvant assurer sa réussite dont pas été réunis, et estime même que les représentants du vice-rectorat ont montré, par leur attitude, qu'ils ne souhaitaient pas qu’elle soit positive.

Des blocages inhérents à la société mahoraise

La réticence culturelle des enfants mahorais à prendre la parole devant un adulte est particulièrement déstabilisante pour les enseignants métropolitains mais elle constitue surtout un obstacle à la pratique du français. 'Il faut que l'enfant s'exprime", demande Danial Ben Souffou. Il faut faire comprendre que l'école est une société nouvelle dans laquelle chaque enfant a droit à la parole." Le statut de l'instituteur, assimilé au fundi de l'école coranique, ne favorise pas non plus la communication. "Pour changer ça je leur disais que j'étais leur ami, raconte Ousseni Maandhui, qui ajoute : "Nous sommes issus d'une culture de la honte : nos actions sont dictées par le regard des autres. L'erreur devient fatalement une faute, donc sois je parle bien français, soit je me tais. Et « dans un village, on ne peut pas se mettre à parler français comme ça : on va nous dire "tu veux être comme un m’zungu... "

La hiérarchie établie ne favorise pas l'apprentissage.

Le français, apanage des "m’zungus" et des élites, est dans une position trop dominante pour que les enfants se l'approprient. "Les difficultés sont dues au contexte de dyglossie qui prévaut à Mayotte, où les langues maternelles sont dévalorisées", estime David Jaomanoro. Ne pas utiliser le français, c'est une forme de résistance. Tout en rejetant leur culture parce qu'elle ne "mène à rien", les Mahorais s'en servent pour résister à cette autre culture, la culture française, qu'ils ressentent comme une contrainte. En montrant au petit mahorais que sa langue ne va pas disparaître, ce dont il se rendra compte en l'écrivant, et en l'étudiant, nous pensions aller dans le sens d'atténuer le malaise du mahorais face à la langue et la culture françaises." « Il y a un blocage socioculturel », complète Ousseni Maandhui, intervenant en psychopédagogie et coordinateur de formation au Cefsen après 10 ans d’enseignement en école primaire. "Le français, tel qu'il est enseigné, reste la langue de l'école, de la hiérarchie sociale. Il faut le désacraliser organiser des activités en dehors de l'école pour que les enfants puissent s'exprimer en français." Cette prédominance de la langue "des m’zungus" correspond à une domination de la communauté métropolitaine. Une domination qui se retrouve même, selon Ousseni Maandhui, au sein des équipes qui élaborent des outils censés prendre en compte les spécificités mahoraises : "La plupart des méthodes sont faites par des métropolitains", estime-t-il. "On prend un mahorais pour mettre son nom avec celui des autres mais en général il ne participe pas aux discussions. Peu de travaux de réflexion sont faits et quand il y en a, peu de mahorais y sont associés. " Résultat : la méthode de lecture "made in Mayotte", mettant en scène le personnage de bande dessinée Bao, projette selon lui une image dévalorisante des enfants mahorais : "Elle présente un petit noir toujours paresseux… »

Le français, une langue étrangère?

Difficile à accepter... Pendant longtemps, on a cherché à enseigner aux Mahorais comme aux métropolitains. Aujourd'hui, le discours a changé. « Il n'est pas question que l'on calque ce qui est fait en métropole », indique le vice-recteur. Il faut une méthode adaptée au contexte local. " De là à enseigner la langue nationale comme une langue étrangère... "Il a fallu d’abord s'attaquer à quelque chose de crucial: le statut du français à Mayotte" , raconte Daniel Ben Souffou, conseiller pédagogique et syndicaliste. "A une époque, la priorité était de montrer que nous étions dans le giron français. Nous ne voulions pas dire que le français était une langue étrangère : c'était une décision politique. La dynamique a été lancée avec la venue d'un universitaire de Besançon qui a animé un stage de trois semaines sur le Français langue étrangère (FLE)."
Une fois "ce grand pas franchi », des méthodes inspirées du FLE ont pu être valorisées. "Nous avons mis en place une approche communicative de L’apprentissage. Il faut créer des formes d'interaction entre les enfants pour qu’ils manient la langue. Le travail dé l'oral est d'avantage mis en avant" ' indique le conseiller pédagogique. Les exercices à partir d’un support - image, situations rencontrées dans la vie de tous les jours... - et le travail de groupe, qui favorise la conversation, sont privilégiés. "Le maître mot, c'est l'oral", insiste Danial Ben Souffou. « Il faut diversifier les exercices et les types de lecture, ne pas se contenter des ouvrages officiels", complète Ousseni Maandhui.
Même si les approches pédagogiques sont similaires, on parle à Mayotte de langue seconde plutôt que de langue étrangère, le français étant présent dans l'environnement quotidien... "Même dans des endroits comme Choungui, c'est toujours une langue étrangère !" rigole Danial Ben Souffou. Autre changement de taille : l'utilisation des langues maternelles n’est plus proscrite en classe.
"Ça ne me dérangeait pas qu'un enfant qui a du mal à exprimer sa pensée en français s’exprime en shimaoré", confie le pédagogue. Très souvent on nous a dit « il ne faut pas parler shimaoré » Ça bloque les enfants. Notre but, c'est qu'ils arrivent à l'objectif fixé. Transposer du shimaoré au français, c'est déjà un exercice. Alors que si je coupe un enfant pour lui dire: "Parle français!", il ne va pas s'exprimer. Mais c'est pas parce qu’il ne s'exprime pas en français qu'il est idiot !" Et Danial Ben Souffou de s'interroger: "Si l'enfant ne sait pas dire voiture, pourquoi ne pas dire gari ? ',

Timidité et manque de continuité

« Timide » : ce mot revient dans toutes les bouches pour décrire les changements de méthodes pédagogiques. "On tend vers le FLE, C'est à dire que l'on part de figurines, d'activités organisées par les élèves. Même si dans un premier temps ils parlent en shimaore, on les amène à transformer ça en français. Au départ, on avait un formateur FLE mais il est parti. Depuis deux ou trois ans, on essaie d'intégrer cette notion lors des recrutements. Timidement", explique ainsi Achiraf Bacar, directeur de l'Institut de formation des maîtres. "La prise en compte des langues locales n'est pas suffisamment inscrite dans l'esprit des enseignants et de l'institution. Il y a une amorce timide mais une méthode ne peut être efficace que si on explique aux gens comment y parvenir Les enseignants sont convaincus mais ce qu'il leur manque, c'est la démarche", estime de son côté Danial Ben Souffou. "On parle de FLE ou FLS mais sur le terrain tien n'a changé. Il n’y a pas de réflexion ", tranche Ousseni Maandhui.
Des recherches ont été lancées puis abandonnées après le départ du préfet ou du fonctionnaire qui les jugeait pertinentes. D'autres seront peut-être amorcées, sans pour autant utiliser ce qui a été fait auparavant. Ainsi, Philippe Couturaud souhaiterait proposer à des chercheurs de travailler sur les langues locales et l’apprentissage du français aux mahorais, tandis que les travaux de l’institut d’apprentissage du français ont fini au placard. "Les membres de cet Institut n'appartenaient à aucune équipe de recherche universitaire", rétorque le vice-recteur. Les résultats de la recherche-action de deux ans menée à Bandrélé et Acoua ont également été envoyés aux oubliettes et il semblerait même qu'on ne puisse les consulter. Même si, comme l’affirme Jean-Michel Barbier, cette expérience est un échec, pourquoi ne pas l’utiliser pour enrichir les réflexions et éviter de partir de zéro?

Lisa Giachino
Mayotte Hebdo 6-02-2004

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