Tous ceux qui
plongent dans les eaux de l'océan Indien en remontent
éblouis, car ils ont pu admirer, dès les
premiers mètres, un fabuleux aquarium tropical.
Peut-être le plus beau du monde. C'est un atout
majeur pour le développement touristique des
Comores qui peuvent s'enorgueillir également
d'être « l'archipel-aux-coelacanthes ».
«
Des coelacanthes vivants ? je croyais cette espèce
de poissons disparue il y a soixante millions d'années»,
dut se dire le professeur sud-africain Smith, tout abasourdi,
lorsqu'il examina un croquis d'une collègue qui
avait assisté à la prise du monstre. Il
lui paraissait impossible, en plus, qu'un poisson aussi
ancien (dont les premiers virent le jour il y a 350
millions d'années) puisse avoir échappé
si longtemps à la pêche intensive à
laquelle se livrent les chalutiers du monde entier
dans l'océan Indien. Pourtant c'est bien un chalutier
qui attrapa un coelacanthe de 57 kg au large de l'estuaire
de la rivière Chalumna, près d'East London,
en Afrique du Sud. Sa forme étrange intrigua
une scientifique de la région, Miss Courtenay-Latimer,
qui en dessina fébrilement les contours
tandis qu'il était encore frais. C'était
bien un coelacanthe et en l'honneur de celle qui l'avait
redécouvert et d'après l'endroit
où il. avait été trouvé,
on le baptisa Latimeria chalumnae.
Un poisson vieux
de 350 millions d'années
Pour
le professeur Smith commença le suspense, car
il se mit à rêver de trouver un deuxième
coelacanthe, le premier étant trop décomposé
pour être utile à la science. Il eut alors
l'idée d'envoyer un avis de recherche assorti
d'une prime impor.tante auprès de tous les pêcheurs
de l'océan Indien. Sans oublier les Comores où,
depuis des lustres, les pêcheurs - qui utilisent
une ligne de fond pour prendre certaines espèces
de poissons réputées pour leurs vertus
médicinales - se targuaient d'avoir remonté
des coelacanthes (« gombessa » en comorien)
et même... d'en avoir mangé ! Il fallut
une longue attente, laisser passer la Seconde Guerre
mondiale, pour en revoir surgir un. Dans la nuit du
20 décembre 1952, un Anjouanais de Domoni, Ahmed
Hussein, ferra un poisson bizarre à trois kilomètres
des côtes. Il le ramena en pirogue pour le montrer
à ses collègues qui l'incitèrent
à prendre rapidement contact avec le professeur
Smith. Hélas ! celui-ci arriva neuf jours après
la prise du poisson et le trouva en très mauvais
état : tous les organes internes, et notamment
le cerveau, étaient putréfiés.
Le coelacanthe gardait son secret.
Les savants n'ayant pu en savoir davantage sur les parties
molles du poisson, leur connaissance étant fondée
depuis des siècles sur l'examen de fossiles trouvés
dans les carrières, dont seules les parties
osseuses avaient été conservées.
L'attente ne fut pas longue, car les chercheurs du monde
entier, alertés, avaient fait venir aux Comores
de bonnes quantités de formol et expliqué
aux pêcheurs la marche à suivre en cas
de prise d'un coelacanthe. A la fin de l'année
1953, un troisième spécimen fut capturé
au large de Mutsamudu, capitale de l'île de NdzuaniAnjouan.
Tout de suite traité au formol, il fut envoyé
au professeur français Millot à l'Institut
de Recherche scientifique de Tananarive, à Madagascar,
où tout était prêt pour la dissection.
Il put alors confirmer la plupart des hypothèses
échafaudées par le professeur Smith :
le coelacanthe descendait bien des premiers crossoptérygiens
(poissons à nageoires lobées) apparus
au Dévonien inférieur (360 millions d'années),
pendant l'ère primaire, et dont les derniers
parents auraient disparu au crétacé, à
la fin de l'ère secondaire (60-70 millions d'années)
en même temps que les dinosaures. Une déception,
cependant : le coelacanthe et ses ancêtres directs
ne sont pas les ancêtres de l'homme, mais des
cousins éloignés. En effet, les crossoptérygiens,
dont nous avons parlé plus haut, se scindèrent
en deux groupes il y a 360 millions d'années
: les coelacanthiformes et les rhipidistiens (poissons
à narines internes). Ce sont ces derniers qui
vont subir de nombreuses adaptations au cours des temps
tandis que les coelacanthes (pourquoi?) ne vont guère
évoluer pendant ces millions d'années.
Voilà ce qu'explique très bien le professeur
belge Dirk F.E. Thys van en Audenaerde, du Musée
royal de l'Afrique Centrale de Tervuren, près
avoir examiné les coelacanthes des Comores :
« Pour autant qu'on puisse le vérifier
sur les éléments fossés, le coelacanthe
actuel ou latieria ne diffère que très
peu des coelacanthes fossiles comme le rhabdoderma du
carbonifère. Le coelacanthe des Comores est donc
un de ces rares animaux à n'avoir presque pas
subi de modifications morphologiques pendant 300 à
350 millions d'années. Pour mieux comprendre
l'importance de cette stabilité morphologique,
il suffit de rappeler que pendant la même période,
l'autre lignée de crossoptérygiens, c'est-àdire
les rhipidistiens, a donné naissance aux amphibiens
primitifs et actuels (grenouilles, salamandres, ymnophiones),
aux reptiles fossiles (dinosauriens entre autres) et
actuels (tortues, crocodiles, lézards et serpents),
aux oiseaux et aux mammifères, y compris les
primates et l'homme. La stabilité morphologique
dans la première lignée de crossoptérygiens
contraste donc fortement avec la plasticité dans
l'autre lignée.
CELUI QUI A VU LE PREMIER COELACANTHE VIVANT
Basé depuis 1978 à
Ngazidja-Grande Comore, Jean-Louis Géraud, un
Tarnais de 46 ans, a quitté définitivement
la France et l'informatique (IBM, Bull-GE) pour se consacrer
entièrement à sa passion : la plongée.
« J'avais vaguement entendu parler du coelacanthe,
que les Comoriens appellent gombessa, mais je n'aurais
jamais imaginé en voir un... a fortiori, avoir
le privilège d'être le premier à
en voir un évoluer en toute liberté et
pouvoir le filmer... » Le 17 juillet 1987, à
minuit, Jean-Louis Géraud est réveillé
en sursaut par des pêcheurs d'Ikoni qu'il connaît
de longue date. Ils ont ferré un « gombessa
». « J’enfile à la hâte ma
tenue de plongée et me voilà bientôt
seul dans l'eau noire. Imaginez la merveille : un beau
coelacanthe d'un mètre dix, pesant environ 50
kg et tout à fait gaillard. Jétais face
à face avec un dinosaure vivant ! Sous le coup
de l'émotion, j'ai éprouvé comme
de la tendresse et j'avais une envie folle de le libérer
de sa ligne pour qu'il retourne à l'inconnu.
» Amoureux fou de la mer, Géraud a pour
habitude d'empêcher les gens qui plongent avec
lui de collecter le moindre être marin vivant
et il n'aime guère la pêche sportive, préférant
la vision pacifique des merveilles de la mer. Cependant,
Géraud se ressaisit et fait entrer le coelacanthe
dans une cage qu'il descend jusqu'à 85 in, car
le poisson fossile semblait mal supporter le manque
de pression à faible profondeur. Au petit matin,
Géraud replongeait pour le filmer. Grande «première
» mondiale, ce film montrant le ballet d'un plongeur
et d'un poisson qu'on croyait disparu depuis 60 millions
d’années sera épluché image par
image par les ichtyologues du monde entier : japonais,
américains, sud-africains, allemands et, sûr,
français. Les projets de Jean-Louis Géraud
: protéger les coelacanthes qui sont maintenant
menacés, car tous les musées du monde
entier en réclament. «Avec l'accord du
Gouvernement comorien, je mènerai une campagne
d’information auprès des pêcheurs pour
qu’ils cessent d'en capturer, dans l'espoir de toucher
une prime. Il serait malheureux qu'un animal s'étant
perpétué depuis 350 millions d'années
s'éteigne complètement dans la décennie
à venir». |