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L'abolition de l'esclavage à Mayotte
Pour des raisons qui ne tiennent pas à sa grandeur d'âme, la marine britannique pourchassait depuis plusieurs années les trafiquants d'esclaves. En 1810 le Royaume Uni conquiert Maurice et y prohibe la traite. Ainsi la France, qui sous la pression de ses colons réunionnais se montrait très tolérante, se vit adresser un nombre croissant de remontrances diplomatiques. Cette pression internationale se conjugua avec les nouveaux intérêts des sociétés coloniales. La traite ne parvenant plus à satisfaire leur demande de main d'oeuvre, elles cherchèrent d'autres solutions: l'abolition de l'esclavage pouvait libérer la main' d'oeuvre servile possédée par les propriétaires indigènes au profit des plantations.
En 1845 la Société des Comores adressa une proposition au gouvernement. Elle suggérait une abolition l'autorisant à racheter les esclaves, qui devraient s'engager à travailler dix ans pour elle. Après cinq ans ils percevraient un salaire. Cette proposition ne fut pas exactement reprise par l'ordonnance royale du 9 décembre 1846 qui s'en inspira seulement.
Le dispositif adopté prévoyait l'indemnisation des propriétaires pour chaque esclave libéré. La libération devait être assortie d'un engagement de cinq ans envers l'autorité locale qui pourrait disposer des affranchis soit pour son propre service, soit en les louant à leurs anciens maîtres ou d'autres particuliers. I'indemnité serait payée en espèce ou en travail : dans ce dernier cas, l'administration devrait fournir à l'ancien maître un engagé pour une durée déterminée. En février 1846, 2.733 esclaves furent recensés.
Peu importent les intentions de l'administration coloniale, objectera-t-on. L'important, pour le sujet politique qui nous occupe, est que la population y ait vu une volonté libératrice de la nouvelle puissance tutélaire, et que ce souvenir se soit perpétré. Voire.
Une commission d'affranchissement statua sur le cas de chaque esclave recensé qui pouvait choisir entre le départ avec son maître et le maintien dans l'île aux conditions fixées. Près des deux tiers choisirent le départ.
Le problème de la main d'oeuvre demeurant, on eut recours aux travailleurs "engagés". Ce vocable dissimulait un nouveau trafic d'esclaves recruté sur la côte d'Afrique. En 1853, l'administration considérait que ce système fonctionnait de façon satisfaisante, tout en reconnaissant que les planteurs ne payaient pas régulièrement leurs engagés. La justice était très indulgente pour les auteurs de sévices, même entraînant la mort Dans le courant de l'année 1855, le commandant supérieur entreprit des regroupements forcés de population. Il étaient destinés à libérer des terres pour satisfaire les demandes de concessions et contraindre à s'engager ceux qui, dans des villages épars, préféraient l'économie de subsistance à la condition de travailleur des plantations.
C'est ainsi que se déclencha l'insurrection de 1856 (dix ans seulement après l'ordonnance libératrice !) qui paralysa les plantations pendant plus d'un mois et ne fut réduite que par la descente en Grande Terre de 300 hommes armés de fusils. Après celle-ci, le commandant supérieur rassembla près de 1.300 notables et chefs de famille. Il n'eut aucun mal à les convaincre que le travail sur les plantations devait
devenir obligatoire et qu'il était urgent de réduire le nombre des villages. On installa les travailleurs et leurs familles sur les plantations. Selon les termes du commandant supérieur, ce système était "d'un immense avantage pour les planteurs".
Démentant par avance la réécriture idyllique de l'histoire de Mayotte française, il résuma ainsi les aspirations du mouvement insurrectionnel: chasser les Français, se mettre à leur place et vivre sans travailler! 27. En 1907 le gouverneur Foureau dénoncera encore "... la paresse des notables et chefs de village, leur indifférence à l'égard de l'administration d'un pays qu'ils ne paraissent plus considérer comme le leur. " Il admettra en 1911 : "Nos administrés nous craignent, ils ne nous aiment pas" 28.
Le travail forcé a duré jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale laissant, lui, un souvenir vivace. Jana na léo, revue peu suspecte d'hostilité à la France, a recueilli en 1989 quelques récits de survivants du domaine de Combani qui appartenait à la société coloniale maîtresse de l'île : la Bambao.
Boulédi (60 ans): "Qui n'a pas été humilié à Combani ? Beaucoup de nos concitoyens sont morts de maladie à la suite des mauvais traitements qu'ils y ont subis. C'était l'antichambre de l'enfer. " Madi Ali Dziki (65 ans) : "Le pouvoir te désignait comme dans une dictature pour aller travailler au profit des Blancs à Combani. En cas d'absence, même de maladie, on partait en prison. Si on récidivait, on était déporté dans les autres îles. " Said Chamaouni (65 ans): "J'ai refusé la traite de Combani. J'ai été déporté à Anjouan." Baco Ousséni (environ 90 ans) : "J'étais écoeuré par les travaux forcés. J'ai enduré cette peine pendant six mois. Sur un coup de tête, quelques forçats du travail et moi nous sommes portés volontaires pour aller mourir au front s'il le fallait, au lieu d'être humiliés sur place par une poignée d'étrangers sans scrupules. Quand je suis revenu en 1945, j'ai appris qu'un an après mon départ, les Anglais avaient réussi à mettre fin à cet esclavage. " Nahi Moukou (80 ans) : "C'était la plus belle victoire d'un homme privé de sa dignité, de son honneur et de sa liberté. Des Blancs et des miliciens ont été enfermés. Les Mahorais se déplaçaient de la brousse à pied pour voir cet événement insolite. Tous les condamnés pour refus de coopérer avec la Bambao ont pu s'enfuir de prison. J'admirais la bravoure des Anglais. Ce sont des hommes d'une bonté illimitée. Vous les enfants d'aujourd'hui, vous n'avez pas connu l'enfer de Combani. Vous discutez avec les M'zoungous. Vous allez dans leurs écoles, vous parlez, vous mangez avec eux. Vous êtes des téméraires inconscients 29.
Un autre souvenir de la France libératrice survit : celui des chaises à porteurs, les fitako. "Quand le médecin, le "district" ou le "région" qui était le chef suprême de Mayotte, partait en tournée on le portait sur une chaise en chantant.. Tout refus d'obéissance était sanctionné par cinq à dix jours de prison ferme, des coups de pied et des gifles ... La peur du m'zoungou était telle que même si les porteurs avaient des plaies infectées sur les épaules ou sur la plante des pieds, ils n'osaient pas le dire de peur des mauvaises sanctions".
L'histoire racontée est donc une fable pour les petits enfants et les parlementaires métropolitains. Reste alors à expliquer les choix radicalement opposés qu'ont fait les Mahorais et les autres Comoriens dans les années 1970. La portée des votes doit certes être relativisée: on vote par famille, voire par village. Ils ne sont pas pour autant privés de signification. Et, à ce moment là, Mayotte a choisi de rester française.
Annexe : texte de la déclaration d'abolition de l'esclavage de 1848
Source : "Mayotte, l'illusion de la France" - Yves Salesse 1995
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