Projet de loi sur le statut de Mayotte
Sénat : SEANCE
DU 13 JUIN 2001
Sources : Sénat
MAYOTTE
Adoption
d'un projet de loi déclaré d'urgence
M. le président.
L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi (n° 262, 2000-2001),
adopté par l'Assemblée nationale, après déclaration
d'urgence, relatif à Mayotte. [Rapport n° 361 (2000-2001).]
Dans la discussion générale, la parole est à M. le secrétaire
d'Etat.
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat à l'outre-mer. Monsieur
le président, mesdames, messieurs les sénateurs, les Mahorais
ont exprimé, voilà vingt-cinq ans, le désir de voir leur
île maintenue au sein de la République française. Ils n'ont
cessé, depuis lors, de confirmer cet attachement. Le projet de loi que
je suis heureux de présenter aujourd'hui devant le Sénat s'inscrit
dans cette histoire. Il marquera à l'avenir, pour cet ensemble d'îles
et pour nos concitoyens qui y vivent, une étape déterminante.
Avant d'en exposer le contenu, je veux rendre hommage aux responsables politiques
d'hier et d'aujourd'hui, qui ont oeuvré pour Mayotte, aux signataires
de « l'accord sur l'avenir de Mayotte », dont l'histoire retiendra
qu'ils furent des visionnaires. Ma pensée va aussi au Mouvement des femmes
mahoraises, dont je sais le rôle. Je souhaite également remercier
votre rapporteur, M. Balarello, qui, après avoir rapporté le projet
de loi organisant la consultation de la population mahoraise sur l'avenir de
ce territoire, a travaillé sur le présent projet de loi. Je sais
qu'il s'est rendu encore récemment à Mayotte.
Ce texte est important pour trois raisons essentielles.
En premier lieu, le projet de loi répond à l'attachement de Mayotte
à notre République. Cet attachement, j'ai pu en prendre la mesure
lors des déplacements que j'ai effectués à Mayotte, à
trois reprises ces derniers mois, avec le Premier ministre, puis avec le Président
de la République le mois dernier.
Ce formidable ancrage dans la République appelait une réponse
forte et convaincante. Je crois que ce projet de loi est à la hauteur
de cet enjeu. Si certains - je pense notamment à M. Marcel Henry - ont
fait de leur vie un combat pour que Mayotte reste française, ce qui est
profondément respectable, j'ai le sentiment qu'ils doivent aujourd'hui
être heureux du chemin parcouru, même si nous pouvons, sur certaines
modalités, être parfois en désaccord.
En deuxième lieu, avec ce projet de loi et avec l'ensemble des actions
qu'il conduit pour l'île, l'Etat apporte, je le crois, une réponse
aux attentes des Mahorais désireux que l'archipel puisse véritablement
participer au développement national et saisir les opportunités
considérables qui ne manqueront pas de se présenter.
Nous sommes nombreux à avoir parlé d'urgence sociale à
propos de la situation dans ces îles. Il est bien dans nos intentions
d'y répondre avec force. Le Premier ministre l'a montré avec beaucoup
de solennité lors de son déplacement à Mayotte, le 27 janvier
2001, en rappelant les efforts qui ont été récemment engagés
en ce sens. Le Président de la République lui-même n'a pas
manqué de saluer, lors de son allocution à Mamoudzou, l'action
du Gouvernement. Le vote, voilà quelques jours, dans des termes conformes,
par l'Assemblée nationale comme par le Sénat, du projet de loi
habilitant le Gouvernement à intervenir par ordonnances, notamment en
ce qui concerne les droits sociaux des Mahorais, constitue, à cet égard
une étape importante.
Le dernier enjeu est plus institutionnel. L'Assemblée nationale et le
Sénat n'ont pas eu l'occasion de se prononcer très souvent sur
le statut de l'île ni sur le sort de nos concitoyens mahorais. Depuis
1976, Mayotte vit dans le provisoire et je suis heureux de présenter
aujourd'hui un texte qui mettra fin à cette situation qui a trop duré.
Avec ce projet de loi, nous rattraperons, ensemble, beaucoup de temps perdu.
Avant d'entrer dans le détail de ce texte, je souhaite évoquer
devant vous, mesdames, messieurs les sénateurs, les conditions dans lesquelles
il a été élaboré. Elles ont été exemplaires
et elles donnent toute sa légitimité à cette démarche
commune.
Le travail qui a conduit à l'adoption du texte par le conseil des ministres,
il y a un peu plus de trois mois, s'est déroulé en trois étapes.
La première étape a permis de dégager les axes d'une réforme
en profondeur du statut de Mayotte. Le Gouvernement a préparé
un texte d'orientation, « L'accord sur l'avenir de Mayotte » - je
l'ai cité tout à l'heure - qui a été discuté
point par point, sans complaisance, avec les principales forces politiques de
l'île et qui a été signé le 27 janvier 2000 par l'Etat,
par le président du conseil général, M. Bamana, et par
trois formations politiques représentées au conseil général.
La deuxième étape est fondamentale : la population mahoraise a
été invitée à se prononcer sur les orientations
de l'accord et le « oui » a recueilli près de 73 % des votants,
le 2 juillet 2000. La démarche proposée a ainsi été
plébiscitée par la population. Comme nous l'avons voulu pour les
départements d'outre-mer avec la loi d'orientation du 13 décembre
2000, tout projet de réforme institutionnelle doit désormais associer
la population concernée.
Ensuite, troisième étape, le projet de loi a été
préparé au cours d'un automne particulièrement productif,
lors de réunions de travail avec les élus, auxquelles les deux
parlementaires, notamment le sénateur Marcel Henry, ont pris part avec
régularité.
Enfin, le projet de loi a reçu l'avis favorable du conseil général
le 15 janvier 2001 par 14 voix sur les 18 votants.
Respect des engagements pris, transparence, large concertation, recherche d'un
consensus le plus large possible, consultation de la population, association
des élus à toutes les phases de préparation du projet de
loi, y compris les plus techniques : telle est la méthode que le Gouvernement
a mise en oeuvre pour ce texte. Mayotte méritait bien, en effet, une
telle exemplarité.
J'en viens au contenu de ce projet de loi, qui est marqué par une réelle
ambition.
Mesdames, messieurs les sénateurs, sur le plan institutionnel, ce projet
est la réponse historique à vingt-cinq ans d'attente.
La loi du 24 décembre 1976 a doté l'île d'un régime
temporaire, Mayotte étant une collectivité territoriale de la
République, définie par l'article 72 de la Constitution de 1958.
Cette loi prévoyait qu'une consultation devrait être organisée
dans les trois ans sur ce statut. Ce délai a été porté
à cinq ans par une loi de 1979, qui, elle, n'a jamais été
suivie d'effet à ce jour.
Il convenait de sortir de cette situation et de mettre fin à ce temps
d'incertitude.
Le projet réaffirme l'appartenance de Mayotte à la République
- je l'évoquais en commençant. Il permet aussi une insertion de
Mayotte dans son environnement régional, qui est un des chantiers majeurs
des prochaines années. Les échanges sont d'ailleurs d'ores et
déjà très nombreux entre les différentes îles
de cette partie de l'océan Indien, mais sans doute peuvent-ils être
encore fortement développés.
Je songe notamment à la mise en commun d'expériences dans différents
domaines ou encore aux échanges de jeunes ou aux rencontres sportives,
et l'on sait qu'il y a là matière à faire et parfois des
obstacles à dépasser.
Pour y parvenir, la collectivité départementale bénéficiera
progressivement de tous les dispositifs existants pour la coopération
régionale en vigueur dans les départements d'outre-mer, notamment
un fonds de coopération régionale.
En ce qui concerne les institutions mahoraises elles-mêmes, comment croire,
mesdames, messieurs les sénateurs, qu'une administration puisse être
crédible, efficace et moderne, alors que la décentralisation ne
connaît aucun commencement de réalisation ? L'accord sur l'avenir
de Mayotte a prévu la création d'une collectivité départementale,
qui bénéficiera progressivement du droit commun applicable aux
régions et aux départements d'outre-mer.
L'insertion de Mayotte dans la troisième partie du code général
des collectivités territoriales, consacrée aux départements,
dont je sais que le Sénat est en quelque sorte le gardien, est plus qu'une
simple technique de rédaction ; c'est la manifestation d'une véritable
volonté politique pour l'alignement de Mayotte sur le droit commun le
plus souvent possible et le plus tôt possible.
Le pouvoir exécutif de la collectivité, actuellement exercé
par le préfet, donc dans des conditions qui nous renvoient aux âges
précédant la décentralisation,...
M. Jean-Jacques Hyest. Il y a vingt ans !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. ... sera transféré
au président du conseil général après le renouvellement
de 2004. Puis, un caractère exécutoire sera attribué de
plein droit à ses décisions après le renouvellement de
2007. En 2010, le conseil général de Mayotte pourra proposer au
Gouvernement une nouvelle évolution statutaire, si tel est son souhait.
C'est en cela que Mayotte sort véritablement du provisoire. Son statut
de collectivité départementale, qui sera parvenu en 2007 au terme
de la démarche progressive qui est proposée - mais qui est souhaitée
aussi par les Mahorais et leurs élus - lui permettra d'exercer pleinement
ses nouvelles compétences dans un cadre juridique sécurisé.
Si de nouvelles évolutions sont souhaitées, il appartiendra aux
élus mahorais, et à eux seuls, d'en prendre l'initiative.
Les dix-sept communes de Mayotte, qui ont massivement approuvé «
l'accord sur l'avenir de Mayotte », bénéficieront des grands
principes de la décentralisation.
Surtout, le titre IV du projet de loi prévoit que de nouvelles compétences,
comme l'exploitation des ports de plaisance ou la gestion des écoles
maternelles et élémentaires, leur seront transférées.
De nouvelles ressources financières leur sont bien évidemment
attribuées, avec une dotation de rattrapage et de premier équipement,
qui sera versée de 2002 à 2005. Un fonds intercommunal de péréquation,
destiné à contribuer au fonctionnement et à l'investissement
dans les communes, leur permettra de rattraper leur retard en équipements
publics, par exemple pour la voirie, l'éclairage public, l'adduction
d'eau ou encore les équipements culturels et sportifs. Pour le reste,
l'extension des dispositions du code général des collectivités
territoriales relatives aux communes sera réalisée par la voie
d'ordonnances.
Ces évolutions seront accompagnées d'un effort très important
en faveur de la formation des agents publics et des élus, à laquelle
le Sénat est, je le sais, très attentif. Le contrat de plan a
d'ores et déjà prévu 30 millions de francs à cet
égard, et une expertise réalisée par le Centre national
de la fonction publique territoriale permettra de mettre en place des actions
de formation.
Un dernier point me semble devoir être évoqué à propos
de l'évolution institutionnelle de Mayotte. Il concerne l'Europe.
Mayotte est aujourd'hui, au regard du droit communautaire, un « pays et
territoire d'outre-mer », un PTOM dans le langage de Bruxelles, qui a
bénéficié d'environ - je devrais dire « seulement
» - 10 millions d'euros au titre du Fonds européen de développement,
le FED, sur la période 1996-2000. Ces crédits s'élèveront
à environ 15 millions d'euros sur la période 2001-2006.
Même si ces montants ne sont, au total, pas très importants, le
rapprochement vers le droit commun que veut favoriser ce projet de loi ne pourra
pas rester sans conséquence sur la position de Mayotte par rapport à
l'Europe. Le Gouvernement est déterminé à poursuivre les
travaux avec Bruxelles pour que Mayotte s'inscrive, à terme, dans le
droit commun des régions ultrapériphériques.
La troisième raison qui militait en faveur de cette évolution
est d'ordre juridique.
Placée dans notre édifice institutionnel entre les territoires
d'outre-mer et les départements d'outre-mer, Mayotte est depuis longtemps
régie par un droit hybride, extrêmement complexe, peu favorable
à un accès de tous aux règles de droit et insuffisamment
favorable aux investissements économiques et au développement
de l'île.
Le gouvernement de Lionel Jospin a d'ores et déjà réalisé
un important travail d'alignement sur le droit commun, notamment par un train
d'ordonnances du printemps 2000, consacré, par exemple, à la réforme
de l'état civil.
Le projet de loi qui vous est soumis réalise, au travers de son article
3, de nouvelles avancées pour l'identité législative ;
dans toute une série de matières, il est proposé que le
droit commun soit applicable de plein droit à Mayotte, sans qu'il soit
besoin de prévoir dans les textes des mentions spécifiques d'applicabilité.
Le deuxième volet du projet de loi sur lequel je souhaite insister porte
sur le développement économique de Mayotte.
Mesdames, messieurs les sénateurs, ce texte donne à Mayotte les
moyens de prendre en main son avenir grâce à ce que M. le Premier
ministre a appelé un « nouvel effort pour Mayotte » et dont
il a souligné les termes lors de son déplacement dans l'île,
le 27 janvier dernier.
En effet, le contrat de plan signé le 8 septembre 2000 prévoit
un doublement des interventions de l'Etat, dont le volume passe à 4,386
milliards de francs, soit 877 millions de francs par an, contre 2,268 milliards
de francs pour la période précédente. Ce nouvel effort
prendra corps, peu à peu, dans la vie quotidienne des Mahorais avec l'amélioration
des infrastructures de transport, notamment du réseau routier ou du port
de Longoni, mais aussi, par exemple, avec un effort significatif en matière
de logement social, auquel seront consacrés 915 millions de francs sur
la durée du contrat de plan.
En matière économique, le projet qui vous est soumis propose différents
outils qui donneront aux Mahorais les moyens de conduire des actions de développement
à la hauteur des formidables potentialités que présentent
les îles.
Une agence de développement, sous la forme d'un groupement d'intérêt
public, permettra la collaboration d'acteurs publics et privés pour la
promotion de Mayotte ; un fonds mahorais de développement permettra la
création d'entreprises et d'infrastructures.
Trois compagnies consulaires se substitueront, avant la fin de 2004, à
l'actuelle compagnie consulaire.
En matière d'aménagement foncier, plusieurs dispositions donneront
à la collectivité départementale, notamment par un droit
de préemption, les moyens d'assurer un développement durable et
équilibré de l'île pour répondre à la pression
foncière actuelle.
Le projet étend à Mayotte de nombreuses règles du code
de l'environnement. Il fallait en effet s'attaquer à la modernisation
du droit applicable en ce domaine.
Enfin, les services publics, à Mayotte, pourront répondre dans
des conditions plus satisfaisantes aux attentes de nos concitoyens - je pense,
en particulier, à l'électricité et à La Poste.
Mesdames, messieurs les sénateurs, avec ce projet de loi, c'est l'ensemble
de la société mahoraise qui connaîtra un exceptionnel mouvement
de modernisation.
Mayotte, je vous l'ai dit, est une société profondément
attachante. C'est aussi, à plusieurs égards, une société
tendue, qui connaît et qui connaîtra peut-être encore, si
nous n'y veillons pas, des difficultés sérieuses. C'est vrai en
matière de logement dans plusieurs zones de l'île, notamment dans
la banlieue de Mamoudzou. C'est vrai également en matière d'immigration
clandestine. Le préfet de Mayotte, qui applique, d'ailleurs, depuis le
1er mai dernier, le droit commun pour l'entrée et le séjour des
étrangers, a mis sur pied récemment un plan d'action qui renforce
les moyens de l'Etat et qui optimise ceux qui existent déjà.
C'est l'ensemble de la vie sociale qui va être touchée par l'élan
ainsi donné à Mayotte, mais cette modernisation concerne au premier
chef les droits des femmes, le statut civil de droit local et la justice.
Les femmes mahoraises sont, dans une grande mesure, un élément
stabilisateur de la société. Elles aspirent à une reconnaissance
de leur rôle social et sont d'ailleurs entrées massivement en mars
dernier dans les dix-sept conseils municipaux de Mayotte. Il faut, bien évidemment,
étendre cette révolution tranquille, mais vraie révolution
tout de même, à d'autres domaines.
Ce projet de loi affirme ainsi que les femmes ayant le statut civil de droit
local peuvent librement exercer une profession, percevoir les gains et les salaires
en résultant et en disposer.
Le Gouvernement s'est engagé, par ailleurs, dans la modernisation du
statut civil de droit local, au sens de l'article 75 de notre Constitution.
Ce statut est inspiré du droit coranique, dans lequel s'inscrivent aujourd'hui
95 % des Mahorais. Nous n'avons pas voulu imposer un dispositif qui aurait pu
apparaître comme un déracinement pour certains, notamment pour
les plus âgés, qui restent attachés à des textes
et à des traditions pluriséculaires, et qui, en outre, aurait
été entaché d'inconstitutionnalité, notre Constitution
protégeant l'existence du statut personnel.
Le projet - je ne crois pas que l'on puisse aller plus loin à ce stade
- organise les modalités simplifiées de renonciation à
ce statut au profit du statut civil de droit commun, renonciation qui sera constatée
par le juge.
C'est, en réalité, une évolution majeure qui est engagée,
et l'on peut parier qu'avec la modernisation de la société mahoraise,
ce qui a pu apparaître à certains comme un enjeu majeur appelant
un « Grand soir », par la suppression du statut personnel, connaîtra
plutôt une évolution en douceur, mais réelle et profonde.
Le troisième volet, c'est la réforme de la justice cadiale. Les
cadis, vous le savez, sont actuellement des agents de la collectivité
territoriale de Mayotte qui assurent, pour la population de statut personnel
local, des fonctions de juge, de notaire, de tuteur et d'administrateur.
Le Gouvernement a souhaité doter Mayotte d'une organisation judiciaire
modernisée, pour une justice de meilleure qualité et plus professionnelle.
Les missions des cadis seront désormais avant tout des fonctions de médiation
et de conciliation et, lorsque les cadis exerceront des fonctions juridictionnelles,
ils le feront en collaboration avec des magistrats professionnels.
Ce dispositif devrait permettre une prise en considération à la
fois des traditions locales et des impératifs d'une justice de notre
temps.
Au-delà du projet de loi statutaire qui vous est soumis, je voudrais
évoquer la politique du Gouvernement en matière de droits sociaux
à Mayotte.
Cette politique a été engagée par le Gouvernement de Lionel
Jospin, et c'est bien en complément du projet de loi que nous examinons
aujourd'hui que vous avez voté la loi d'habilitation que j'évoquais
tout à l'heure. Vous l'avez fait - je vous en remercie - dans des délais
sur lesquels nous avions pris tous ensemble des engagements vis-à-vis
des élus de Mayotte et du comité de suivi de l'accord sur l'avenir
de Mayotte.
Les ordonnances en matière sociale pourront être adoptées
le plus rapidement possible, sans doute au début de l'automne dans deux
domaines majeurs : l'emploi et la protection sociale. C'est donc un calendrier
très resserré, l'objectif étant de répondre dès
maintenant aux attentes fortes de la société mahoraise.
J'ai évoqué devant vous l'essentiel de ces mesures à l'occasion
du débat sur le projet de loi d'habilitation. Je ne rappellerai donc
pas aujourd'hui l'ensemble de cette panoplie, tout à fait essentielle,
qui va se mettre en place. Je souhaite néanmoins insister sur quelques
points, afin d'éviter que, dans le débat public, ici ou là-bas,
l'on ne cède parfois à la tentation de la surenchère.
Je dois souligner de nouveau l'importance de l'effort qui est engagé.
Cet effort porte, bien sûr, sur une protection sociale adaptée
à la situation mahoraise, en complément de l'effort accompli pour
le développement économique.
Cet effort de protection sociale et de développement économique
doit ouvrir à Mayotte la voie du développement, de la responsabilité
et de la diginité, et non celle de l'assistance.
J'évoquerai simplement quelques points et, tout d'abord, l'extension
à Mayotte du dispositif des emplois-jeunes.
Trois cents emplois-jeunes seront créés à Mayotte pour
développer des services d'utilité sociale et répondre aux
besoins des associations et des collectivités locales.
La mise en place d'un régime conventionnel d'indemnisation du chômage
en cas de licenciement économique sera également encouragée,
car aucune protection n'existe actuellement.
Le code du travail devra aussi être complété, pour mieux
assurer notamment l'hygiène et la sécurité au travail.
Le statut des travailleurs indépendants, commerçants et artisans,
sera précisé. Ce sera également le cas pour les exploitants
agricoles.
La protection sociale est très incomplète aujourd'hui. Nous avions
relevé, en effet, à plusieurs reprises, que rien ne justifiait
que, dans des domaines aussi importants que l'enfance, la famille, la maladie,
le handicap ou encore la retraite, cet écart avec le droit commun soit
si fort. Cette exigence de rapprochement progressif se traduira dans les ordonnances
que prépare le Gouvernement.
La première priorité dans ce domaine est bien l'enfance et la
famille.
La première mesure, pièce fondamentale de ce dispositif, concerne
les allocations familiales, qui seront généralisées à
toutes les familles résidant régulièrement à Mayotte,
avec, pour les familles étrangères, une condition de durée
minimale de séjour.
La première étape aura lieu au 1er janvier 2002 et concernera
les travailleurs indépendants. La seconde étape, concernant toutes
les autres familles, aura lieu dans le courant de l'année 2002, le plut
tôt possible, dès que les modalités de gestion garantissant
rigueur et équité seront en place. Dès lors, le nombre
de familles allocataires sera multiplié par trois dès 2002.
Comme je l'avais indiqué lors du vote de la loi d'habilitation, les allocations
familiales seront également revalorisées fortement, en deux étapes,
la première dès le 1er octobre prochain, la seconde au 1er mars
2002.
Deux mesures de politique familiale seront mises en oeuvre rapidement pour favoriser
la scolarité des enfants.
Il s'agit, d'abord, de l'allocation de rentrée scolaire, qui est très
faible - cent cinquante francs dans le primaire et trois cents francs dans le
secondaire - et qui sera doublée, dès la prochaine rentrée
scolaire, pour atteindre trois cents francs dans le primaire et sept cents francs
dans le secondaire.
Il s'agit, ensuite, d'une aide à la restauration scolaire, qui existe
dans les départements d'outre-mer et qui permettra d'éviter certaines
situations intolérables.
Les plus démunis, en particulier les personnes âgées et
les personnes handicapées qui perçoivent actuellement une allocation
minimale plafonnée à quatre cent vingt francs par mois, seront
concernés par ces réformes : le montant en sera augmenté
de manière significative et progressive pour mettre fin à ces
situations très difficiles.
Ces mesures forment un ensemble sans précédent. Dans le respect
des traditions mahoraises, mais, surtout, dans le respect du principe républicain
d'égalité, qui doit guider notre action, elles traduisent un équilibre,
qui sera marquant dans l'histoire de Mayotte.
Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, ce projet
de loi est, pour Mayotte, une inflexion majeure, attendue par la population
de l'île et par ses élus. C'est une forme d'aboutissement, après
des débats très nourris et des travaux intenses, à propos
de l'île, son statut, sa place dans la République, débat
auquel, bien sûr, le Sénat s'est associé. C'est surtout
une porte ouverte sur l'avenir.
Je suis convaincu, maintenant que je connais mieux Mayotte et ceux de nos concitoyens
qui y vivent, qu'ils sauront conduire le destin de la collectivité départementale
qu'ils ont souhaitée. J'ai également la certitude que les Mahorais
vont, par leur action dans les années à venir renouveler en permanence
le lien qui les unit à la République.
Ainsi - mais ce sera peut-être l'ironie, ô combien positive, de
cette histoire, de notre histoire - alors que Mayotte a été, reconnaissons-le
ensemble, un peu oubliée de la République pendant des décennies,
elle constitue aujourd'hui, désormais, grâce à votre vote,
une exemple observé et admiré pour l'originalité de sa
démarche, dans une République unie et cohérente, variée
dans ses statuts et ses traditions, mais profondément forte et riche
de cette diversité.
L'exemplarité est d'abord celle du processus qu'ensemble nous avons voulu
graduel mais animé d'une grande détermination, comme on a pu le
constater depuis deux ans. L'exemplarité est aussi celle du point d'arrivée.
Nous aurons tous ensemble, en quelques années, profondément changé
non seulement les institutions de Mayotte, mais aussi la réalité
concrète de la vie quotidienne de nos concitoyens sur place.
Voilà, monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs,
ce que je souhaitais dire au nom du Gouvernement, en réaffirmant devant
vous notre totale détermination à faire progresser profondément
la vie quotidienne de Mayotte et des Mahorais. (Applaudissements sur les travées
socialistes et sur celles du groupe communiste républicain et citoyen.
- M. le rapporteur applaudit également.)
M. le président. La parole est à M. le rapporteur.
M. José Balarello, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles,
de législation, du suffrage universel, du règlement et d'administration
générale. Monsieur le président, monsieur le secrétaire
d'Etat, mes chers collègues, Mayotte constitue une exception institutionnelle.
Ni département, ni territoire, cet archipel situé entre la Tanzanie
et Madagascar est une collectivité territoriale sui generis soumise depuis
vingt-cinq ans à un statut qui devait être transitoire, obtenu
après l'accession à l'indépendance des Comores, dont Mayotte
s'est détachée pour rester française.
Comme la Réunion, l'océan Indien aspire à un rapprochement
avec le droit métropolitain à contre-courant des aspirations d'évolution
institutionnelle qui secouent les départements français d'Amérique.
Les deux îles principales, Grande-Terre et Petite-Terre, ont une superficie
totale de trois cent soixante-quatre kilomètres carrés, comptent
environ 160 000 habitants et sont enserrées dans un lagon de mille kilomètres
carrés. Elles ont été cédées à la
France le 25 avril 1841, c'est-à-dire avant Nice et la Savoie, qui furent,
elles, cédées à la France en 1860.
Lors du scrutin d'autodétermination du 22 décembre 1974 dont le
Sénat, je vous le rappelle, imposa le décompte des résultats
île par île, si la Grande Comore, Mohéli et Anjouan choisirent
l'indépendance à 94,56 %, Mayotte la refusa à 63,82 %.
Le 8 février 1976, 99,4 % des suffrages exprimés afin de déterminer
le statut de Mayotte étaient en faveur de son maintien dans la République
et, le 11 avril 1976, les habitants de Mayotte rejetèrent à une
très large majorité le statut de territoire d'outre-mer pour revendiquer
celui de département d'outre-mer.
Devant les difficultés à faire de Mayotte immédiatement
un département d'outre-mer, la loi du 24 décembre 1976 créa
une collectivité au statut provisoire sui generis, ni département
d'outre-mer, ni territoire d'outre-mer, tout en participant des deux systèmes.
C'est ainsi que les îles vont être divisées en dix-neuf cantons
et en dix-sept communes, avec un conseil général élu au
suffrage universel direct pour six ans, comme dans les départements d'outre-mer.
Mais les lois de décentralisation de 1982 n'étant pas applicables
à Mayotte, c'est le préfet qui va exercer la fonction d'exécutif
du conseil général de la collectivité territoriale.
Cependant, comme dans les territoires d'outre-mer, Mayotte a conservé
le régime dit de spécialité législative, c'est-à-dire
que les lois françaises n'y sont applicables que sur mention expresse
du législateur.
Ce statut hybride n'a été possible qu'en vertu de l'article 72
de la Constitution, aux termes duquel : « Les collectivités territoriales
de la République sont les communes, les départements, les territoires
d'outre-mer. Toute autre collectivité territoriale est créée
par la loi. »
Signalons, en outre, que Mayotte, au regard de l'Union européenne, appartient
aux pays et territoires d'outre-mer - les PTOM - et peut donc posséder
un statut fiscal et douanier particulier. Cependant, parce qu'elle ne fait pas
partie intégrante de l'Union européenne, elle n'est pas éligible
aux fonds structurels, contrairement aux départements d'outre-mer, et
ne bénéficie que des crédits du Fonds européen de
développement et de la Banque européenne d'investissement.
Au point de vue fiscal, il nous faut signaler l'absence d'impôt d'Etat,
la prédominance d'une taxation indirecte - 74 % -, principalement sur
les importations, la taxe à la consommation, l'absence de fiscalité
au profit des communes et l'absence de TVA.
Précisons que ces multiples spécificités, qui devaient
avoir un caractère provisoire, ont perduré depuis 1976, le Quai
d'Orsay ayant longtemps craint que l'octroi d'un statut définitif à
Mayotte ne ravive les tensions internationales dans l'océan Indien provoquées
par l'Organisation de l'unité africaine et l'assemblée des pays
non alignés.
Ces critiques ont perdu de leur crédibilité avec la tentative
de sécession d'Anjouan, en 1997 - île qui veut se rattacher à
nouveau à la France - l'instabilité de la République fédérale
islamique des Comores, qui en est à dix-neuf putschs et l'état
catastrophique de l'économie malgache.
Une normalisation est donc envisageable dans cette sous-région de l'océan
Indien... et il nous est apparu, à notre collègue Simon Sutour
et à moi-même, qui nous sommes rendus sur place du 9 au 15 avril
dernier, que Mayotte ne pouvait s'en désintéresser.
Cependant, il nous est également apparu que Mayotte présente de
nombreuses spécificités qui nécessitent, comme l'a prévu
le Gouvernement dans son projet de loi ainsi que dans les accords de Mayotte
du 27 janvier 2000, des étapes transitoires avant qu'elle puisse atteindre
le statut de département d'outre-mer.
En effet, il s'agit d'un pays en voie de développement dans lequel 35
% des hommes et 45 % des femmes sont illettrés et 75 % de la population
ne parlent pas le français, bien que ce chiffre soit en forte réduction
chez les jeunes, grâce au progrès de la scolarisation.
Par ailleurs, la société est marquée par une grande présence
d'un islam, certes modéré, mais qui se manifeste dans le droit
des personnes par la coexistence de deux statuts : un statut de droit civil
de droit commun, analogue à celui de la métropole, et un statut
de droit civil de droit local, de nature à la fois islamique et coutumier,
le tout ayant entraîné une dualité de juridiction et d'état
civil. Fort heureusement, l'application du droit pénal local a été
définitivement écartée par la jurisprudence des tribunaux
de l'ordre judiciaire.
Signalons cependant que ce statut dérogatoire est permis par l'article
75 de la constitution de 1958, lequel dispose : « Les citoyens de la République
qui n'ont pas le statut de droit civil commun, seul visé à l'article
34, conservent leur statut personnel tant qu'ils n'y ont pas renoncé.
»
La question que votre rapporteur s'est posée, avec Simon Sutour, est
de savoir si ces dispositions sont compatibles avec la Convention européenne
de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment
avec son article 14, interdisant toute discrimination fondée sur le sexe
ou la naissance.
Cette dualité de statut a entraîné une grande incertitude
juridique, et une anarchie certaine règne dans la tenue des registres
d'état civil. Aussi notre mission s'est-elle rendue auprès de
la commission de révision de l'état civil, créée
par l'ordonnance du 8 mars 2000 et dont les travaux viennent de commencer, ils
devront être terminés dans cinq ans.
Une autre particularité de Mayotte tient à la justice cadiale,
qui existe depuis le xive siècle et applique le droit coranique. Le cadi
joue un rôle de juge, de médiateur et d'institution régulatrice
de la vie sociale et familiale. Maintenues par le traité de 1841, les
juridictions cadiales sont régies par le décret du 1er juin 1939
et l'ordonnance n° 81-295 du 1er avril 1981. La justice cadiale - la mission
sénatoriale a pu le constater de visu - se compose de quinze tribunaux
cadiaux et d'un grand cadi qui, avec leurs secrétaires-greffiers, sont
des fonctionnaires de la collectivité territoriale de Mayotte.
Cette institution, qui est mal rémunérée mais qui effectue
un travail important, notamment de conciliation, ne dispose souvent d'aucune
documentation et la méconnaissance du droit musulman et a fortiori du
droit civil commun entraîne des divergences de jurisprudence.
A côté de la modernisation de l'état civil, une tâche
importante est en cours, à savoir la mise en ordre de la propriété
foncière, où règne une très grande incertitude.
En effet, le droit coutumier musulman prévoit que l'agriculteur devient
propriétaire du sol par le seul défrichement, c'est ce que l'on
a appelé « la vivification des terres mortes ».
En outre, le traité de cession du 25 avril 1841 prévoyait que
toutes les terres non reconnues propriétés particulières
appartiendraient de droit au gouvernement français, système tempéré
cependant par la pratique des concessions villageoises, l'Etat ayant rétrocédé
ses droits à la collectivité territoriale de Mayotte, laquelle
les a elle-même rétrocédés à des particuliers
ou à des communes.
Les ordonnances du 1er octobre 1992, du 12 octobre 1992 et le décret
du 9 septembre 1993 ont lancé une réforme foncière en établissant
un cadastre avec mission d'identifier et de décrire les propriétés,
d'établir et de mettre à jour le plan cadastral et de renseigner
le public. Il permettra à terme aux communes d'adopter des plans d'occupation
des sols et une fiscalité locale. Les premiers crédits n'ont été
débloqués qu'en 1997.
Il nous a été précisé, lors de notre visite à
la mission chargée de cette tâche importante, que deux importantes
communes sont déjà entièrement cadastrées et que
six communes sont en cours de cadastrage, ces huit communes représentant
plus de 70 000 habitants et 70 % de l'activité économique de l'île.
Monsieur le secrétaire d'Etat, nous attirons votre attention sur le fait
que 15 millions de francs sont nécessaires pour terminer le cadastre
des neuf communes essentiellement rurales, alors que le contrat de plan en cours
ne prévoit que 4 millions de francs de crédits. Le Gouvernement
doit accorder ces crédits de façon à réaliser la
réforme foncière le plus rapidement possible, de même que
la réforme de l'état civil.
L'île est, de plus, confrontée à un taux de chômage
de 40 % et à une explosion démographique qui obère ses
possibilités de développement. Cette démographie galopante
résulte, pour les deux tiers, de l'augmentation de la natalité
- cinq enfants par femme - et, pour un tiers, de l'immigration en très
grande partie clandestine en provenance d'Anjouan et des Comores, les étrangers
représentant 50 000 personnes.
Cette évolution démographique est génératrice de
tensions et freine largement les possibilités de développement
; c'est ainsi que 130 nouveaux instituteurs doivent être recrutés
chaque année.
Il est évident que tout projet de loi sur Mayotte doit tenir compte de
ces réalités.
Signalons, enfin, les efforts importants réalisés par la solidarité
nationale, notamment aux termes de la convention Etat-Mayotte 1992-1996, qui
a lancé un vaste programme dans les domaines de l'éducation, des
activités sportives et de la santé.
Le XIe contrat de plan 1994-1998 a poursuivi l'effort d'équipement de
l'île, les grands chantiers du port, de l'aéroport et de la centrale
électrique étant traités hors contrat de plan.
Quant à la convention de développement économique et social
1995-1999, elle tend à favoriser l'emploi, l'insertion et les activités
économiques.
Le XIIe contrat de plan 2000-2004 pour Mayotte, signé en septembre 2000,
s'élève à 4,38 milliards de francs, soit près du
double du précédent.
Signalons également le versement d'une dotation supplémentaire
hors contrat de plan de 681 millions de francs pour les constructions scolaires,
à laquelle s'ajoute la prise en charge par l'Etat des instituteurs à
Mayotte. Nous sommes convaincus que le devenir de l'île passe en grande
partie par la scolarisation, qui est en bonne voie, comme nous avons pu le constater
sur place.
Si, en 1977, seulement 20 % des enfants étaient scolarisés avec
un seul collège, Mayotte compte aujourd'hui treize collèges, six
lycées, dont trois lycées professionnels et 11 270 collégiens,
2 849 lycéens et 1 603 lycéens professionnels, bien qu'il faille
relativiser ces chiffres compte tenu de l'importance du nombre d'enfants de
fonctionnaires métropolitains se trouvant sur l'île.
Mayotte a bénéficié également des crédits
ouverts au titre du FED, qui ont permis de réaliser des adductions d'eau,
l'assainissement et le traitement des déchets, notamment.
Mais le devenir de l'île passe également par la maîtrise
de l'immigration clandestine. Et si un plan Lagon a été dressé
par la préfecture visant à renforcer les moyens nautiques de surveillance
des passes par l'acquisition de nouvelles vedettes et par la construction de
sémaphores dotés de radars - et c'est un point sur lequel nous
voudrions insister auprès de vous, monsieur le secrétaire d'Etat
- nous avons constaté sur place que les moyens actuels sont notoirement
insuffisants et qu'une plus grande coordination doit exister sous la direction
du préfet entre les différents services, notamment l'armée,
l'aviation et la marine, laquelle devrait être dotée d'hydravions
de surveillance.
Mes chers collègues, devant cette situation et en raison de la volonté
des Mahorais de s'intégrer le plus rapidement possible dans le statut
des départements d'outre-mer - dont notre collègue M. Marcel Henry
et le député M. Henry Jean-Baptiste ont été la cheville
ouvrière - deux groupes de réflexion ont été mis
en place, sous la direction de deux préfets, MM. Bonnelle et Boisadan.
Leurs travaux ont été concrétisés par l'accord sur
l'avenir de Mayotte, document d'orientation publié en août 1999,
auquel se sont associés le conseil général et les principaux
partis mahorais ainsi que seize des dix-sept communes de Mayotte.
L'accord signé le 27 janvier 2000 à Paris précise en onze
points les grandes orientations du statut et fixe un calendrier d'évolution
vers le statut de collectivité départementale.
Cet accord a été soumis à la consultation des électeurs
de Mayotte le 2 juillet 2000 et il a été approuvé par 73
% des Mahorais, la participation, lors de ce scrutin, ayant atteint 70 %.
Le Conseil constitutionnel, le 4 mai 2000, a validé cette consultation,
à l'exception du second alinéa de l'article 1er prévoyant
qu'un projet de loi serait déposé par le Gouvernement en 2010.
Il a en effet considéré qu'il s'agissait là d'une injonction.
Je signalerai maintenant une réforme très positive dont nous avons,
sur place, pu toucher du doigt l'importance : l'application dans l'île
de la parité homme-femme aux dernières élections municipales.
Elle a permis à 45 % de femmes d'entrer dans les conseils municipaux,
toutes les communes ayant plus de 3 500 habitants. La délégation
aux droits des femmes, que nous avons rencontrée, compte beaucoup sur
cette réforme pour que les jeunes Mahoraises échappent au droit
coutumier et rejoignent le droit civil commun.
Le présent projet de loi a pour objet de traduire dans les textes l'accord
du 27 janvier 2000 et, par étapes, compte tenu des réalités
que nous avons décrites, de faire accéder Mayotte, en 2010, au
statut de département d'outre-mer.
Il traite principalement d'organisation administrative.
Il s'agit, en premier lieu, de rendre applicable à Mayotte les livres
Ier et III du code général des collectivités territoriales
concernant respectivement les dispositions générales applicables
aux collectivités territoriales et les dispositions relatives aux départements.
En effet, les lois de décentralisation ne sont actuellement pas applicables
à Mayotte. Le projet de loi prévoit donc de rendre applicable
la loi du 2 mars 1982 supprimant la tutelle a priori des actes du conseil général
par le préfet.
Cette application se fera de manière progressive. Ainsi, le préfet
cessera d'être l'exécutif de la collectivité en 2004, date
à laquelle le président du conseil général assurera
cette fonction.
Une tutelle des actes de la collectivité départementale demeurera
cependant sous une forme allégée jusqu'en 2007, date à
laquelle le contrôle de légalité et le contrôle de
la chambre régionale des comptes - de la Réunion en l'occurrence
- dont nous avons rencontré, M. Sutour et moi-même, le président
et le commissaire du Gouvernement, s'exerceront dans les conditions de droit
commun.
Une clause de rendez-vous prévoit qu'en 2010 le conseil général
pourra demander au Gouvernement une évolution du statut de Mayotte, celui-ci
restant cependant libre d'y répondre ou non.
Mayotte demeurera soumise au principe de spécialité législative,
certains domaines relevant néanmoins de l'assimilation législative.
Par ailleurs, outre la généralisation à terme des allocations
familiales que vous avez évoquée, monsieur le secrétaire
d'Etat, sont mis en place des outils de développement économique
en direction des entreprises privées - fonds mahorais de développement,
agence de développement, création de trois chambres : commerce,
métiers et agriculture, au lieu d'une seule actuellement - ainsi que
des dispositions relatives à l'aménagement foncier et à
l'urbanisme.
Nous attirons l'attention du Gouvernement sur l'urgence qu'il y a à réaliser
cette réforme et à donner à la chambre de commerce, comme
cela se fait en métropole, la gestion de l'aéroport. J'indique
au passage que les pistes de celui-ci doivent, comme le président de
la République l'a dit lors de son déplacement à Mayotte,
très rapidement être allongées pour permettre l'atterrissage
des avions long-courriers. - Il faut lancer une véritable politique touristique
pour Mayotte, politique qui fait défaut actuellement.
Les deux autres chambres - métiers et agriculture - devront avoir un
rôle formateur, qui est peu assuré aujourd'hui, comme l'ont fait
apparaître nos auditions tant de la chambre professionnelle que du MEDEF.
Dans son article 45, le projet de loi laisse également une place importante
à la protection de l'environnement en rapprochant Mayotte du droit métropolitain
et de l'outre-mer.
En revanche, le projet de loi reste très prudent - trop prudent à
notre avis - s'agissant du statut personnel. Il fixe uniquement les procédures
de renonciation au droit personnel tout en précisant que les femmes peuvent
librement exercer une profession et disposer de leurs biens. L'Assemblée
nationale a, sur ce point, précisé que la collectivité
départementale et l'Etat mènent des actions afin de favoriser
l'égalité des hommes et des femmes. Un comité de réflexion
est créé sur l'évolution du statut personnel. Mais il faudrait
que le conseil général de Mayotte et les femmes nouvellement élues
dans les communes y soient fortement représentés, monsieur le
secrétaire d'Etat, car nous avons perçu, parmi les décideurs,
des pesanteurs sociologiques fortes qui, tout en ayant le désir d'être
département de la République, freinent les évolutions quant
au statut personnel, au prétexte qu'il s'agirait d'un problème
religieux alors que l'exemple métropolitain prouve qu'il n'en est rien.
De plus, le projet de loi aménage la juridiction compétente en
matière de droit personnel coutumier local en prévoyant que les
cadis, qui sont les juges de droit coranique, siégeront dorénavant
en tant qu'assesseurs au sein d'un tribunal de droit commun présidé
par un magistrat professionnel instaurant ainsi l'échevinage.
Nous avons attiré l'attention de plusieurs de nos interlocuteurs sur
le fait que le système que nous instaurons est celui qui vient d'être
adopté dans les départements français pour les juridictions
commerciales. Il est évident que cette disposition permettra une plus
grande cohérence dans l'application du droit local et dans les relations
entre le droit civil de droit commun et le droit local, les mariages mixtes
et les nouveaux arrivants, anjouanais en particulier, étant tous soumis
au droit civil de droit commun.
Le projet de loi prévoit également de réformer le statut
fiscal et dérogatoire de l'île ainsi que diverses dotations.
Enfin, une ambitieuse habilitation du Gouvernement à prendre des ordonnances
est prévue en matière de justice et d'organisation des communes,
notamment. L'Assemblée nationale, en première lecture, a apporté
quelques modifications, dont l'obligation, pour le Gouvernement, de déposer
un projet de loi modifiant le statut de Mayotte dans les six mois suivant les
résolutions du conseil général en 2010.
Le projet de loi a par ailleurs étendu le champ d'application du principe
d'assimilation législative au droit commercial et au droit électoral.
Il a également augmenté les moyens financiers en rendant éligibles
le conseil général et les communes au FCTVA, le fonds de compensation
pour la TVA.
L'Assemblée nationale a souhaité également créer
une instance de concertation des politiques de coopération régionale
dans la zone de l'océan Indien sur le modèle de la zone Antilles-Guyane.
D'autres mesures concernent des dispositions économiques, la formation
des agents territoriaux et la création d'un comité de réflexion
sur la modernisation du statut civil de droit local.
Mes chers collègues, il s'agit d'une réforme très technique,
mais de portée certaine, et la commission des lois vous propose de l'adopter.
Les amendements que nous proposons sont en grande partie d'ordre rédactionnel.
La commission ne peut que regretter que des réformes essentielles comme
celles qui concernent les cadis ou le régime communal de la chambre professionnelle
se fassent par ordonnances et que la date de parution de ces dernières
ne soit prévue que pour 2004, alors que, à notre avis, elles sont
très urgentes.
La commission regrette également que le texte n'aborde pas une difficulté
dont nous avons fait état et qui porte sur la compatibilité du
statut local avec les textes européens et les démarches à
entreprendre afin de faire bénéficier d'ores et déjà,
ou tout au moins à la fin de 2006, Mayotte des fonds structurels européens.
Vous avez évoqué à l'instant ce problème, monsieur
le secrétaire d'Etat. Sachez que le rapporteur a écrit à
notre ancien collègue Michel Barnier, commissaire à Bruxelles
chargé des régions, pour évoquer avec lui ce problème
auquel tous les responsables de Mayotte, politiques ou socio-professionnels,
sont très attachés, notamment notre collègue Marcel Henry.
Sous réserve de ces différentes observations, la commission des
lois a donné un avis favorable à l'adoption de ce projet de loi
relatif à Mayotte tel qu'il est issu des travaux de l'Assemblée
nationale. (Applaudissements sur l'ensemble des travées.)
M. le président. La parole est à M. Henry.
M. Marcel Henry. Monsieur le président, monsieur le secrétaire
d'Etat, mes chers collègues, nous voici donc arrivés au terme
- que j'espère cependant provisoire - d'un long processus engagé
par les autorités de l'Etat pour ébranler la détermination
de la population mahoraise, en divisant sa représentation politique sur
la question statutaire et en divisant les Mahorais eux-mêmes quant à
l'avenir de leur lien avec la France.
Je ne vous étonnerai pas : je reste fermement opposé à
votre projet de loi, monsieur le secrétaire d'Etat, et mon opposition
est fondée sur deux raisons principales.
La première, essentielle et politique, tient à l'entêtement
hautain que l'Etat manifeste depuis plus de quarante ans à l'égard
de Mayotte, des Mahorais et de leurs revendications.
La seconde, accessoire et technique, se fonde sur les insuffisances graves de
votre projet qui ne correspond même pas aux objectifs, pourtant modestes,
que vous lui assignez.
Même si le sujet peut vous paraître modeste - « affaire dérisoire
» que celle de Mayotte, disait autrefois un ministre français des
affaires étrangères - notre île petite et nos habitants
peu nombreux, c'est bien de l'Histoire avec une majuscule qu'il s'agit ici.
Je ne remonterai pas, comme il est habituel de le faire, au xixe siècle
et à l'ancienneté de notre relation avec la France, relation de
confiance sans doute trop naïve de la part des Mahorais, de méfiance
agacée et condescendante de la part de notre métropole. Je vous
parlerai seulement des rebuffades, du mépris et des mauvaises manières
que, depuis près d'un demi-siècle, les pouvoirs publics opposent
à la sincérité, à la fidélité, à
la loyauté mahoraises.
En 1958, l'ensemble de l'Union française était appelé à
dire « oui » ou « non » à la Constitution, «
oui » ou « non » à la France. Tandis que les Comores
votaient « oui » à un texte qui promettait clairement l'indépendance
aux territoires d'outre-mer dans le cadre de la nouvelle communauté franco-africaine,
Mayotte, elle, votait « oui », car il lui paraissait tout aussi
clair que les départements d'outre-mer étaient promis à
une intégration beaucoup plus forte dans l'ensemble français.
Quelques semaines plus tard, le 2 novembre 1958, le Congrès de Mayotte
était créé et réclamait à l'unanimité
pour notre île le statut de département d'outre-mer.
Allait-on récompenser cette volonté de rester Français
sous la protection de la loi ? Pas du tout ! Dès 1961, la première
loi d'autonomie interne donnait au gouvernement territorial le moyen de transférer
la capitale du territoire de Dzaoudzi à Moroni contre un siècle
d'histoire, de ruiner l'économie locale par le transfert de tous les
services administratifs et de coloniser littéralement Mayotte en livrant
les terrains agricoles et urbains à la bourgeoisie des autres îles.
Là s'enracine le combat politique des femmes mahoraises, puisque, dans
le système quasi matriarcal de Mayotte, c'étaient bien leurs droits
traditionnels qui étaient bafoués.
En 1968, la deuxième loi d'autonomie interne conférait aux autorités
locales la plupart des pouvoirs encore détenus par l'Etat. C'était,
de façon apparemment inéluctable, la marche vers une indépendance
d'autant plus probable que la dévolution des pouvoirs ne s'accompagnait
d'aucun moyen financier et ne pouvait donc déboucher que sur une frustration
sociale braquée sur les institutions.
Pendant toute cette période, les Mahorais ne cessaient de réaffirmer
leur volonté d'un ancrage définitif à la France par la
départementalisation.
C'est l'époque où un grand hebdomadaire parisien pouvait titrer
à propos des Mahorais : « Ces Français dont la France ne
veut pas ». C'est aussi l'époque où des militaires français
mis à la disposition du gouvernement territorial étaient invités
à réprimer par la force les manifestations de femmes revendiquant
le droit de demeurer françaises.
En 1971, M. Pierre Messmer garantissait toutefois aux Mahorais que, «
Français depuis 130 ans, ils le resteraient encore aussi longtemps s'ils
le désiraient ». En 1972, son successeur, M. Bernard Stasi, signait
avec le président du Conseil de gouvernement territorial, Ahmed Abdallah,
une déclaration commune dépourvue de toute légalité,
mais prévoyant l'indépendance globale de l'archipel quelle que
fût la volonté de Mayotte.
En 1974, c'était au tour de M. Giscard d'Estaing, fraîchement élu,
d'affirmer que Mayotte devrait suivre les Comores dans l'indépendance,
même s'il était ému par son attachement à la France.
Il ne devait tenir qu'au soutien du Parlement, et en particulier à celui
du Sénat, que la loi organisant le scrutin d'autodétermination
à la fin de 1974 prévoie la consultation des populations, au pluriel,
et donc le décompte île par île des suffrages pour ou contre
l'indépendance.
Malgré les fraudes, les pressions, les exactions, les corruptions exercées
par les autorités comoriennes avec l'aide, ou au moins la complaisance,
de la plupart des fonctionnaires métropolitains, il se trouvait encore
une large majorité de Mahorais, deux tiers des votants, pour dire non
à l'indépendance.
Cependant, les pouvoirs publics français ne renonçaient pas encore
à leur projet d'abandonner Mayotte contre le voeu de sa population et
une nouvelle loi de 1975 mettait en place un processus complexe d'élaboration
d'une constitution comorienne devant garantir les droits de Mayotte dans un
ensemble fédéral indépendant. Que serait-il advenu des
libertés mahoraises si elles avaient été garanties par
le droit interne comorien après dix-huit coups d'Etat ?
Heureusement pour Mayotte, les dirigeants comoriens s'estimaient obligés
de déclarer unilatéralement l'indépendance de l'archipel
en juillet 1975.
Les Mahorais se plaçaient alors sous la protection de la République
et demandaient à nouveau à accéder au statut départemental.
Une année et demie de tergiversations allait s'ensuivre. Tout d'abord,
les groupes socialiste et communiste de l'Assemblée nationale saisissaient
en vain le Conseil constitutionnel de la loi de décembre 1975, qui constatait
l'indépendance des trois Comores et le maintien, sans statut, de Mayotte
dans la France.
A cette époque, la majorité elle-même n'était pas
très sûre de la sincérité mahoraise. Le Gouvernement
allait donc organiser un référendum de confirmation en février
1976. Les Mahorais veulent-ils demeurer français ou rejoindre les Comores
indépendantes ? A 99 %, la population optait pour la France. M. Stirn,
ministre de l'outre-mer, promettait alors la départementalisation de
l'île, mais se reniait quelques semaines plus tard pour organiser une
nouvelle consultation populaire, particulièrement « tordue »
cette fois : Les Mahorais veulent-ils, oui ou non, conserver le statut de territoire
d'outre-mer ? Le piège était parfait : le « oui »
aurait signifié l'adoption d'un statut abhorré et qui conduisait
à l'indépendance, alors que le « non » aurait été
interprété comme un non à la France. Piège presque
parfait : tout en prenant soin de rejeter le statut territorial, les Mahorais
votaient dans leur immense majorité avec un bulletin de leur fabrication
réclamant le statut de département d'outre-mer.
Paris semblait avoir enfin entendu la voix du coeur et celle de la raison. Le
13 mai 1976, le gouvernement de M. Chirac déposait un projet de loi organisant
la départementalisation de Mayotte. La confiance des Mahorais devait
être de courte durée puisque, le 30 juin 1976, le gouvernement
retirait le texte départementalisant Mayotte.
Il s'agissait de satisfaire la diplomatie française, toujours attentive
à ne pas heurter les humeurs, les caprices et l'arbitraire de tous les
pouvoirs hostiles à la France.
Après plus d'un an d'expectative, le gouvernement se décidait
enfin à mettre en place à Mayotte, à partir de juillet
1976, une administration minimale, et à élaborer un statut, celui
de collectivité territoriale, adopté en décembre 1976,
qui permettait, selon les déclarations réitérées
de toutes les autorités de l'Etat, de « laisser la porte ouverte
à un rapprochement de Mayotte et des Comores ».
Malgré cette très mauvaise intention de ses promoteurs, la loi
de 1976 avait, aux yeux des Mahorais, deux avantages immenses : elle enregistrait
l'appartenance de Mayotte à la France et, surtout, elle prévoyait,
après trois ans, une nouvelle consultation de la population qui serait
invitée à choisir entre le statut de collectivité territoriale,
celui tant attendu de département d'outre-mer ou encore tout autre statut.
Trois ans qui allaient devenir vingt-cinq ans ! En 1979, M. Dijoud, secrétaire
d'Etat chargé des départements et territoires d'outre-mer, escamotait
le rendez-vous statutaire par une nouvelle loi prolongeant de cinq ans le statut
provisoire et reportant d'autant la consultation de la population.
L'arrivée au pouvoir des socialistes en 1981 n'était pas de nature
à rassurer les Mahorais puisque le parti socialiste et le Président
de la République lui-même avaient fait des déclarations
en faveur du rattachement de Mayotte aux Comores.
De fait, Mayotte allait être ignorée : M. Emmanuelli, secrétaire
d'Etat en charge des départements et territoires d'outre-mer, ne viendra
jamais à Mayotte : il faudra un cyclone pour y faire venir son successeur
M. Lemoine, en 1984 ; contraint, pour se rendre aux Comores, à une escale
à Mayotte, le ministre de la coopération, M. Nucci, refusera de
saluer la population massée à l'aéroport pour lui souhaiter
la bienvenue. Et M. Fabius sera obligé de déposer, presque subrepticement
à la fin de 1984, un projet de loi jamais inscrit à l'ordre du
jour du Parlement et reportant sine die la consultation de la population.
La cohabitation n'allait pas être plus favorable à Mayotte. Dans
ses années d'opposition, le RPR avait, à plusieurs reprises, promis
la départementalisation de Mayotte. Dès son retour au pouvoir,
M. Chirac, alors Premier ministre, privilégiait le développement
et remettait à plus tard la solution de la question statutaire.
Il est juste de dire qu'à partir de cette période les gouvernements
successifs, de droite comme de gauche, allaient enfin accorder à Mayotte
une partie, certes faible, des crédits qui étaient nécessaires
à son développement économique et social.
Il est également important de rappeler que les principaux candidats à
l'élection présidentielle de 1995 avaient, enfin, pris l'engagement
d'organiser la consultation de la population avant l'an 2000 sur la base des
options statutaires prévues par la loi de 1976.
Dès le début de l'année 1999, l'impatience se faisait donc
vive à Mayotte. Le Gouvernement souhaitait manifestement trouver une
solution intermédiaire entre le statu quo et la départementalisation.
Le RPR local, soucieux de mettre le Gouvernement en difficulté, et quelques
élus du Mouvement populaire mahorais, le MPM, soucieux de leurs intérêts
personnels, évoquaient alors la mise en place d'un front du refus et
l'organisation d'une consultation « sauvage » en vue d'une départementalisation
immédiate sans condition. Avec les parlementaires, la grande majorité
des militants du MPM était disposée à accepter une nouvelle
transition de dix ans à trois conditions : qu'à l'issue de cette
nouvelle période probatoire la population soit à nouveau consultée,
que cette consultation prévoit expressément la possibilité
de choisir le statut départemental, que la coopération régionale
entre Mayotte et les Comores ne soit pas soulignée comme une priorité.
Le Gouvernement aurait pu retenir la négociation sur ces bases raisonnables
et abandonner à un sort marginal ceux qui allaient de surenchères
en surenchères et que le ministre de l'outre-mer traitait de «
trublions ».
Mais il choisissait brusquement de négocier avec les « trublions
» qui reniaient brutalement leurs positions départementalistes
et acceptaient sans condition le nouveau statut.
On connaît les suites de cette opération politicienne. Les authentiques
départementalistes créaient le Mouvement départementaliste
mahorais, tandis que le Gouvernement s'appuyait sur une étrange coalition
RPR - MPM - DL - PS - MDC et parvenait, après une foule de promesses,
de pressions, de manoeuvres en tous genres, à convaincre la population
d'approuver majoritairement le statut de collectivité départementale.
Ce rappel a pu vous paraître un peu long. Je ne l'ai fait que pour vous
montrer à quel point la longue patience et la fidélité
indéfectible des Mahorais ont été mises à l'épreuve
des promesses abandonnées, des principes bafoués, du double langage,
et du dédain que trop souvent les forts vouent aux faibles.
Pour autant, ne vous y trompez pas, monsieur le secrétaire d'Etat. Vous
n'avez pas véritablement avancé depuis vingt-cinq ans, car les
Mahorais attendent encore tous le statut départemental. Malgré
les manoeuvres de leurs élus, ceux qui ont voté « oui »
l'ont fait car ils croient de bonne foi qu'en 2010 ils obtiendront la départementalisation
; ceux qui ont voté « non » l'ont fait parce qu'ils estiment
que votre projet est mauvais et nous éloigne de cet objectif auquel ils
restent attachés. Mais tous demeurent départementalistes.
Ce texte est mauvais, monsieur le secrétaire d'Etat, même lorsqu'on
le rapproche de votre exposé des motifs que je ne saurais adopter, et
même si je mesure et salue les améliorations qu'ont voulu y apporter
la commission des lois et notre rapporteur après ceux de l'Assemblée
nationale.
J'ai exposé en quoi il était mauvais et dangereux sur le plan
des institutions par les menaces qu'il fait peser sur les libertés mahoraises.
Mais il est également mauvais au regard de votre objectif affiché
qui est le développement de Mayotte. Sans procéder au balayage
systématique de ses nombreuses insuffisances, j'en prendrai simplement
quatre exemples.
D'abord, et s'il s'agit vraiment du développement et donc du retard dans
notre équipement, parlons d'argent. Avant la consultation du 2 juillet
2000, votre prédécesseur est venu à Mayotte promettre quatre
milliards de francs, devenus cinq milliards de francs peu après, au titre
du XIIe Plan. Il a omis de dire que ces financements étaient dus à
Mayotte au titre de la planification nationale, que certaines enveloppes amalgamaient
des fonds de l'Etat et des financements locaux et que, surtout, le Gouvernement
abandonnait désormais la procédure de convention spécifique
Etat-Mayotte qui avait bien fonctionné depuis 1986. Seize mois plus tard,
pas un centime de ces cinq milliards de francs n'est parvenu à Mayotte,
les entreprises débauchent, les chantiers publics sont stoppés
et les organisations patronales et ouvrières prédisent de redoutables
tensions sociales dans un proche avenir.
Pour l'avenir, l'apport financier promis n'est aujourd'hui qu'une incantation.
En deux ans de travaux préparatoires, votre administration n'a pas chiffré
la dotation générale de décentralisation due à Mayotte,
pas plus que la dotation spéciale dite de rattrapage et de premier équipement,
et pas même la prise en charge par l'Etat de ses missions régaliennes,
aujourd'hui assurées par la collectivité. En revanche, les recettes
de la fiscalité directe et douanière, jusque-là versées
au budget local, seront rattachées au budget de l'Etat. Mayotte va ainsi
perdre quatre cent cinquante millions de francs par an.
Voyons maintenant les droits sociaux des Mahorais. Là encore, votre prédécesseur
et vos partisans locaux n'ont pas manqué de promettre, avant le 2 juillet
2000, l'extension et la généralisation des droits sociaux en vigueur
dans les départements d'outre-mer. Tout récemment d'ailleurs,
le président de la République a réaffirmé la vocation
de Mayotte à l'égalité sociale et à la solidarité
nationale.
Vous avez eu la prudence de ne pas traiter les questions sociales dans votre
projet de loi et de les renvoyer à des ordonnances. Vos projets d'ordonnances
étaient si peu adaptés et tellement peu sociaux que votre préfet
lui-même s'est cru obligé de vous demander, dans une lettre très
opportunément divulguée, de les réviser totalement.
Les Mahorais attendent légitimement un SMIC décent, des allocations
familiales convenables, les allocations de parent isolé, d'adultes handicapés
ou de minimum vieillesse réintégrant les plus défavorisés
dans une communauté solidaire ; ils veulent aussi des retraites permettant
de vivre, y compris pour les non-salariés. Ils veulent également
qu'on indemnise le chômage et que ceux qui n'ont pu travailler bénéficient
d'un revenu minimum progressif et adapté. Y a-t-il, quant à la
solidarité, deux catégories de Français ?
Après les questions financières et les droits sociaux, j'aborderai
le troisième exemple, celui des nouvelles institutions créées
par le projet de loi.
Ainsi verrons-nous deux conseils consultatifs auprès du conseil général
: l'un sur les problèmes économiques et sociaux, l'autre sur les
questions d'éducation et de culture. Nous aurons également une
agence de développement et un fonds mahorais de développement,
alors que l'actuel fonds de garantie n'a jamais bien fonctionné. Nous
serons pourvus de sociétés d'économie mixte auxquelles
vous envisagez même de confier des missions de coopération régionale.
Nous aurons, grâce à vous, trois chambres consulaires au lieu de
l'actuelle chambre professionnelle, dont les dirigeants n'ont pas la chance
de plaire à l'administration.
J'ai bien compris qu'en multipliant ainsi les organismes nouveaux vous espérez
favoriser une plus grande responsabilisation des Mahorais et la prise en charge
par la population de son propre développement.
Malheureusement, cet argument parfaitement théorique est quotidiennement
démenti par la pratique de votre administration locale. Dans tous les
services, les cadres administratifs mahorais sont marginalisés par leurs
supérieurs métropolitains ; les entreprises mahoraises sont exclues,
en fait, de toutes les commandes publiques et de tous les marchés significatifs.
Des pans entiers de l'économie mahoraise - transports maritimes, distribution
des hydrocarbures, transformation agricole, aménagements portuaires,
grande distribution alimentaire, téléphonie, et j'en passe - sont
offerts à des entreprises extérieures souvent réunionnaises.
La responsabilisation des Mahorais est un discours sans contenu pratique ; la
réalité vécue est inverse : les Mahorais sont invités
à contempler, comme à travers une vitrine, leur développement
encore balbutiant, décidé par d'autres, conduit par d'autres,
pour le profit de quelques autres. Les plus patients regardent, les moins patients
menacent de briser la vitrine.
Quatrième et dernier exemple de la mauvaise qualité de votre texte
: le titre V portant sur la réforme du statut civil local applicable
à Mayotte et, spécialement, sur la suppression des juridictions
cadiales spécifiques qui appliquent ce statut.
Cette réforme est tellement hâtive, mal conçue, fondée
sur la méconnaissance des problèmes, que nos collègues
députés ont décidé la création d'un comité
de réflexion sur la modernisation du statut civil particulier. Ils ont
eu raison mais ils s'y sont pris trop tard. Par votre texte, on va mettre à
bas le statut civil local auquel les Mahorais sont très majoritairement
attachés, et ce n'est qu'ensuite que l'on réfléchira à
sa modernisation. Mieux aurait valu faire l'inverse ; il est encore temps pour
le Gouvernement de se donner une longue période de transition, de dix
ans par exemple, pour travailler à la modernisation du statut civil local
et de ses institutions.
J'ai pris quatre exemples, j'aurais pu en prendre bien d'autres qui auraient
démontré à quel point le projet de loi a été
trop vite élaboré, comme s'il importait plus de réussir
un coup politique en divisant la population et les élus que de garantir,
par la loi, un avenir stable et apaisé aux Mahorais.
Au terme d'un processus de deux années, alors que la population mahoraise
pouvait espérer que les engagements de l'Etat seraient tenus et qu'on
appliquerait la loi, nous voyons s'ouvrir une nouvelle période d'incertitude,
et il n'est même pas certain qu'elle servira à accélérer
le développement de Mayotte.
La procédure que vous avez choisie a divisé les Mahorais artificiellement.
Au moins aura-t-elle eu le mérite de provoquer, au niveau des élus,
une certaine clarification. Les pseudo-départementalistes ont jeté
les masques et, moins de neuf mois après la consultation du 2 juillet
2000, la population a montré, lors des élections municipales et
cantonales, par le soutien apporté au MDM et par l'écrasement
de l'ancien MPM, qu'elle ne croyait déjà plus aux promesses qu'on
lui avait faites pour obtenir son consentement au report de la départementalisation.
Je suis donc tout à fait confiant quant au choix que feront les Mahorais
lorsque la véritable question de leur avenir statutaire leur sera enfin
posée.
Il nous restera toutefois un désaccord de fond, monsieur le secrétaire
d'Etat. Il s'agit de la priorité que vous voulez, à toute force,
donner à l'insertion de Mayotte dans son environnement régional.
Je rappelle que cet environnement est caractérisé par la misère,
la corruption, la guerre quelquefois, l'instabilité politique et l'arbitraire
du pouvoir. Je le regrette pour les pays concernés, mais c'est ainsi.
Madagascar, après bien des convulsions, a vu son produit national par
habitant divisé par quatre. Le Mozambique a connu vingt ans de guerre
civile. La Tanzanie a assisté à la faillite totale du modèle
de développement autocentré que prônaient voilà trente
ans les théoriciens parisiens. Les Comores, auxquelles on voulait nous
rattacher, ont connu dix-huit coups d'Etat, deux assassinats de présidents,
d'innombrables exactions, emprisonnements, meurtres et, aujourd'hui, elles n'ont
plus d'Etat.
Mayotte, heureusement, a su se tenir à l'écart de ce désastre,
et l'une des fiertés que je partage avec d'autres responsables mahorais
est que, depuis qu'elle a choisi son destin, notre île n'ait jamais vu
un homme ou une femme tué, emprisonné ou simplement discriminé
en raison de ses idées.
Que Mayotte puisse, lorsqu'elle sera définitivement rassurée sur
son ancrage dans la République, servir de point d'appui aux politiques
française et européenne d'aide au développement dans sa
zone, j'en suis le premier d'accord. Mais la coopération régionale
ne peut être le prétexte à un rapprochement forcé
avec les Comores, pas plus que Mayotte ne peut distraire les ressources de son
maigre budget pour les verser dans le puits sans fond que la corruption a creusé
chez nos voisins. Du reste, j'estime que le conseil général de
Mayotte, par exemple, a mieux à faire que de parrainer des rencontres
de football en Grande-Comore à l'heure où le gouvernement comorien
continue à s'opposer à la participation des jeunes Mahorais aux
Jeux des îles de l'océan Indien.
Surtout, l'insertion de Mayotte dans sa région ne peut se payer du prix
d'une immigration clandestine tellement massive et incontrôlée
qu'elle ruine déjà les équilibres sociaux de Mayotte aujourd'hui,
avant d'en pervertir les choix politiques demain.
S'il est vrai que l'aide au développement peut freiner très partiellement
l'immigration clandestine venue certes des Comores mais désormais aussi
de Madagascar, il est clair qu'elle ne suffira pas à protéger
Mayotte où les immigrés eux-mêmes des conséquences
sociales de l'excès démographique ; il faudra aussi une politique
vigoureuse de contrôle des flux, et c'est un des dossiers sur lesquels
nous jugerons votre action, monsieur le secrétaire d'Etat.
Telle est bien, en effet, ma position. Je suis opposé à votre
projet de loi. Je ne le voterai pas ni ne l'amenderai car je ne crois pas qu'il
puisse être amélioré quant à ses défauts essentiels.
Mais je veux vous accorder le bénéfice de la bonne foi. Les Mahorais
vous regardent faire et ils seront, le moment venu, au rendez-vous que vous
leur proposez. (Applaudissements sur les travées de l'Union centriste.
- M. Edmont Lauret applaudit également.)
M. le président. La parole est à M. Hyest.
M. Jean-Jacques Hyest. Monsieur le président, monsieur le secrétaire
d'Etat, mes chers collègues, avec l'intervention de M. le rapporteur,
puis celle de Marcel Henry, nous avons eu la chance d'entendre rappeler l'histoire
de Mayotte, puis l'expression de la passion qui anime un homme pour que Mayotte
demeure française.
Monsieur le secrétaire d'Etat, nous avons déjà eu partiellement
ce débat lorsque nous avons permis l'approbation de l'accord du 20 janvier
2000, sur lequel je ne reviendrai pas. Il me semble cependant que le présent
projet de loi portant réforme du statut de Mayotte constitue une étape
importante pour l'avenir de la collectivité mahoraise. En effet, le cadre
institutionnel de Mayotte a connu depuis vingt-cinq ans une évolution
pour le moins chaotique, les gouvernements successifs ayant souvent, pour des
raisons de politique internationale, renoncé à respecter les engagements
pris vis-à-vis de la population.
Le statut de Mayotte constitue un paradoxe, bien résumé par l'excellent
rapport de notre collègue Balarello, qui nous invitait à comprendre
les particularités de cet archipel dont l'attachement indéfectible
à la République ne s'est jamais démenti, alors même
qu'elles concernent le statut le plus dérogatoire de tout l'outre-mer.
Alors que se manifeste une évolution contrastée des collectivités
d'outre-mer vers plus d'autonomie, les Mahorais, dans leur grande majorité
et par leurs représentants au Parlement, ont réclamé avec
insistance le statut de département d'outre-mer, ce qui constituait,
bien entendu, une assurance de maintien dans la République mais aussi
l'assurance d'une évolution économique et sociale visant à
combler le retard important de développement. Il faut reconnaître
que des efforts considérables ont été accomplis depuis
une quinzaine d'années, sur le plan tant juridique que financier, après
plus d'un siècle de relative indifférence de la métropole.
Nous pouvons comprendre, dans ces conditions, l'impatience et les regrets de
notre collègue Marcel Henry, qui, avec, à l'époque, le
Mouvement populaire mahorais et, aujourd'hui, le Mouvement départementaliste
mahorais, s'est tant battu pour arracher le statut de département. Mais
est-il vraiment compatible actuellement avec les particularismes existant, notamment,
dans le droit civil et l'organisation judiciaire ?
Faut-il revenir indéfiniment sur le processus prévu par la loi
de 1976 ou considérer que l'accord du 27 janvier 2000, approuvé
largement par la population de Mayotte, constitue un nouveau départ pour
une évolution institutionnelle favorable à Mayotte.
Le projet de loi est la traduction fidèle de cet accord, prévu
pour une durée de dix ans, le statut de « collectivité départementale
», dont l'idée revient à Henry Jean-Baptiste, s'approchant
le plus possible de celui de département et constituant une sorte de
« sas » politique, juridique et socio-économique dans un
cheminement par étapes vers la départementalisation.
Certes, on objectera que, pas plus que pour les engagements précédemment
pris, la population mahoraise n'a aucune assurance quant au respect de l'accord
du 27 janvier 2000 et, paradoxalement, le recours au Conseil constitutionnel
a ôté une obligation faite au Gouvernement.
Sans aucun doute, il y aurait lieu d'aménager le texte en prévoyant
non seulement la possibilité d'initiative du conseil général,
mais aussi la consultation de la population mahoraise en vue de l'instauration
d'un statut définitif en 2010.
Qu'il me soit permis d'analyser succinctement les deux volets principaux du
projet de loi, l'un d'ordre institutionnel, l'autre de nature économique
et sociale.
En fait, il s'agit largement, en trois étapes, de rapprocher le plus
possible la « collectivité départementale de Mayotte »
du cadre institutionnel prévu par les lois de décentralisation
de mars 1982 pour le département et les communes, avec les adaptations
nécessaires, certaines compétences dévolues par le code
général des collectivités territoriales aux régions
étant, par exemple, confiées à la « collectivité
départementale ».
Notons aussi que le projet de loi étend à Mayotte les dispositions
prévues par la loi d'orientation sur l'outre-mer en matière de
consultation du conseil général et de coopération régionale.
Au moment où certains s'interrogent sur les niveaux d'administration
pertinents dans notre pays, n'est-il pas réjouissant, monsieur le président
de la commission des lois, de voir conforté le rôle du conseil
général et du préfet dans cette lointaine terre française
? Ceux qui sont attachés au département, et à un seul département,
y sont certainement très sensibles. Je veux parler des voisins, même
si on peut leur faire le reproche de capter tous les marchés de Mayotte.
Il faut noter, enfin, que le projet de loi ne reprend pas toutes les dispositions
contenues dans l'accord sur l'avenir de Mayotte, laissant au Gouvernement le
soin de prendre par ordonnance ce qui concerne notamment le régime communal,
certes encore embryonnaire dans l'archipel. On a connu cette situation dans
d'autres terres lointaines.
Le deuxième volet du présent projet de loi concerne le développement
économique et social.
Nous rejoignons ici la difficulté, pour Mayotte, de passer directement
à un statut de département, en raison des spécificités
qui perdurent, notamment en matière foncière et, bien entendu,
en ce qui concerne le statut de droit local, auquel est lié la mise à
niveau juridique de Mayotte.
La maîtrise de l'aménagement foncier et l'élaboration du
code de l'urbanisme applicable à Mayotte constituent, bien sûr,
des priorités, avec une véritable politique foncière et
l'application stricte de règles en matière de protection de l'environnement,
condition du développement touristique.
En ce qui concerne le statut de droit local et la justice cadiale, il faut reconnaître
qu'il y a eu quelques ambiguïtés dans les politiques menées
successivement par les pouvoirs locaux.
Les cadis, qui, à un moment, n'étaient guère reconnus par
la population parfois, ont vu leur rôle renforcé et leur nombre
accru. Cela pose aujourd'hui un problème de formation : il ne faudrait
pas que les cadis soient formés dans certaines écoles coraniques
dont l'enseignement serait très éloigné d'un islam modéré
et respectueux des lois de la République.
Cela étant, l'article 75 de la Constitution pérennise en fait
le statut de droit local.
Le projet de loi fixe un certain nombre de règles en ce qui concerne
l'égalité des hommes et des femmes ; mais il est évident
que la coexistence de règles diverses et le retard accumulé dans
la mise en place d'un état civil fiable supposent un effort considérable
pour l'évolution des droits civils à Mayotte. Afin de pouvoir
attribuer de nouvelles allocations, il faut évidemment un état
civil fiable. A défaut, à Mayotte, comme en d'autres endroits,
l'application de ces nouveaux droits risquerait de ne pas atteindre les objectifs
visés.
Peut-on aller plus loin aujourd'hui ? C'est un véritable enjeu que l'on
ne pourra régler uniquement par « décret » ou par
ordonnances.
J'évoquerai enfin une question récurrente qui n'est pas pour rien
dans le débat sur la départementalisation de Mayotte, à
savoir celle de l'accès aux fonds structurels européens, dont
bénéficient les départements d'outre-mer.
On aboutit, en effet, à une situation paradoxale, que notait Henri Jean-Baptiste,
député de Mayotte, puisque l'archipel bénéficie
de crédits européens au titre du Fonds européen de développement
douze fois inférieurs à ceux des départements d'outre-mer,
pourtant plus développés. Or, contrairement à ce qui est
indiqué, le statut de Mayotte pourrait lui permettre de bénéficier
des fonds structurels européens si le Gouvernement français parvenait
à l'inscrire sur la liste des collectivités susceptibles d'en
bénéficier.
C'est la France qui a déterminé les collectivités qui pouvaient
prétendre aux fonds structurels européens : nous avons décidé
qu'il s'agirait des départements d'outre-mer, mais, après tout,
nous pourrions fort bien y ajouter la collectivité départementale
de Mayotte lors de la prochaine négociation. Le débat est quelque
peu faussé en ce domaine, car, je le répète, cela dépend
de la volonté du gouvernement français.
M. Jean Arthuis. Très bien !
M. Jean-Jacques Hyest. De grands défis doivent mobiliser toutes les énergies,
en raison de la croissance démographique et des possibilités limitées
en matière d'emploi, sans parler de l'immigration clandestine depuis
les îles voisines qui, si elle n'est pas maîtrisée, risque
d'annuler tous les efforts en matière de développement de Mayotte.
Nous attendons, sur ce dernier point, non seulement que la répression
soir renforcée - encore que l'efficacité de la répression
soit un peu aléatoire -, mais aussi que soit menée une politique
régionale d'aide au développement. Je pense notamment au domaine
de la santé.
C'est donc, tel qu'amendé par la commission des lois, un projet de loi
positif qui nous est soumis. Il comporte beaucoup d'incertitudes, mais il est
aussi porteur d'un réel espoir pour nos compatriotes mahorais. Même
si nous pouvons comprendre la déception de certains, nous y voyons une
évolution positive.
C'est pourquoi le groupe de l'Union centriste le votera tout en enjoignant au
Gouvernement d'entendre tous ceux - je pense notamment à nos amis parlementaires
de Mayotte - qui ont fait tant d'efforts pour que Mayotte se développe
et reste française. Il ne faut pas décevoir les femmes et les
hommes de ces terres lointaines qui sont si attachés à la France.
(Applaudissements sur les travées de l'Union centriste et sur plusieurs
travées du RPR.)
M. le président. La parole est à M. Sutour.
M. Simon Sutour. Monsieur le président, monsieur le secrétaire
d'Etat, mes chers collègues, le projet de loi qui nous est présenté
par le gouvernement de Lionel Jospin va mettre fin à plus de vingt-cinq
ans d'une situation institutionnelle provisoire, largement responsable du retard
du développement de l'île de Mayotte.
Française depuis 1841, Mayotte n'a eu de cesse de montrer son attachement
à la République française. Cet attachement ne s'est jamais
démenti et il appelle, de la part de tous, respect et reconnaissance.
Cette fidélité trouve enfin sa juste réponse avec un texte
de loi qui, au-delà de réformes fondamentales sur le plan des
instances locales, d'une part, garantit à Mayotte de rester dans la République
et, d'autre part, répond de manière immédiate et durable
aux attentes de la population locale en matière de développement
culturel, social, économique et familial.
L'élaboration de ce texte a donné lieu, depuis 1997, à
de multiples échanges, concertations et débats, pour finalement
aboutir le 2 juillet de l'année dernière à la consultation
de la population de Mayotte, qui a approuvé à une large majorité
le contenu de l'accord du 27 janvier 2000, lequel prévoyait notamment
de doter Mayotte d'un statut de collectivité départementale.
Dorénavant, les spéculations quant à la place de Mayotte
vont cesser et la mise en place effective de ce nouveau statut permettra, au
contraire, d'inscrire Mayotte durablement dans la République, pour le
plus grand bien de sa population. Cette sécurité juridique est
l'élément essentiel sans lequel aucun progrès, aucun développement
économique et social n'est possible.
Cette volonté d'intégration trouve sa traduction avec un projet
de loi original qui, tout en réformant substantiellement les institutions
de l'île, n'ignore pas les particularismes locaux et permet la mise en
oeuvre progressive d'un statut rapprochant Mayotte du droit commun des autres
collectivités ; ce projet illustre la vision qu'une République
peut être unie sans être uniforme.
Certains estimeront que le texte ne va pas assez loin. Je pense, au contraire,
qu'il a le mérite de faire sortir Mayotte d'une situation de blocage
institutionnel préjudiciable à son développement et que
cette étape importante que nous franchissons ouvre des perspectives positives,
qui, n'imposant pas un statut rigide, prévoient un certain nombre de
paliers. Ceux-ci permettront au conseil général de Mayotte de
proposer de nouvelles évolutions institutionnelles à l'issue de
la clause de rendez-vous de 2010.
Je ne reviendrai pas sur le détail des dispositions relatives à
la mise en place à Mayotte d'une collectivité départementale,
M. le rapporteur et M. le secrétaire d'Etat nous ayant largement convaincus.
Je me contenterai de mettre l'accent plus spécialement sur les particularismes
de la société mahoraise et sur les mesures en faveur du développement
économique et social.
Vouloir transformer radicalement la société mahoraise, ce serait
ignorer les particularismes locaux d'une île où 95 % des habitants
sont régis, en vertu de l'article 75 de la Constitution, par un statut
de droit coutumier qui se réfère au Minhadj al Talibin, écrit
au xiiie siècle par le syrien Al Nawawi et où une partie importante
de la population ne parle pas le français, où la justice est rendue
par les cadis ... Et je pourrais multiplier les exemples.
L'objectif est de moderniser progressivement la société locale
en respectant son identité culturelle et en faisant preuve de pédagogie,
d'une part, en s'appuyant sur les plus jeunes, d'autre part, en faisant progresser
les droits des femmes, ce qui me paraît essentiel. Cette modernisation
de la société est déterminante pour le développement
de Mayotte.
Les rencontres que mon collègue Balarello et moi-même avons pu
avoir sur place confirment ce désir d'évolution douce et progressive
; la réforme de l'organisation juridictionnelle est le symbole même
de la philosophie générale du texte, puisque les cadis seront
en permanence associés au règlement des litiges.
Au sujet des cadis, dans la mesure où leur rôle est essentiel et
va être conforté, je crois, monsieur le secrétaire d'Etat,
qu'il faudra se préoccuper enfin sérieusement de leur formation
et de leur statut.
Réussir le développement de Mayotte, c'est aussi assurer à
sa population les droits élémentaires à l'éducation
et à la santé, des allocations familiales ou encore la retraite,
et encourager le développement économique.
C'est avec satisfaction que le groupe socialiste a pris acte des mesures prévues
en faveur de la population : je pense notamment à la mise en place des
allocations - familiales, sociales et de chômage - et aussi à une
mesure plus symbolique mais ô combien élémentaire, à
savoir la création généralisée de cantines scolaires
pour les écoliers mahorais. La mise en place des cantines scolaires concourt
en effet aux efforts annoncés dans le domaine de l'éducation et
de la formation, l'apprentissage du français étant appelé
à se généraliser ; l'effort budgétaire, avec la
construction de nouveaux bâtiments, devra être accompagné
des postes d'enseignant correspondants.
Le développement économique est également une priorité.
Assurer le développement de Mayotte passe évidemment par l'amélioration
des conditions de vie matérielle, mais aussi par la faculté, pour
chaque habitant, de tirer un revenu de son travail, qu'il s'agisse des hommes
ou des femmes puisque la loi va promouvoir le travail des femmes.
Il est, à cet égard, essentiel que Mayotte puisse bénéficier
des fonds structurels européens au même titre, par exemple, que
l'île voisine de la Réunion, et cela sans attendre 2006, car les
critères d'éligibilité à l'objectif 1 sont acquis.
Ainsi que notre collègue M. Hyest l'a rappelé, il s'agit, c'est
clair, d'un effort franco-français.
Je voudrais aussi évoquer le problème majeur que constitue aujourd'hui
l'immigration clandestine, car tous les efforts que nous pourrons faire sur
les plans institutionnel, économique et culturel seront vains si l'actuelle
croissance démographique galopante se poursuit.
Les chiffres précis sont difficiles à obtenir, mais on peut penser
que Mayotte compte actuellement plus de 160 000 habitants - certains parlent
même de 180 000 habitants - dont un bon tiers de clandestins. A ce rythme,
cette petite île de l'océan Indien aura bientôt dépassé
la densité de population des Pays-Bas !
A cet égard, une double action doit être entreprise.
Une action répressive, d'abord : de ce point de vue, le plan Lagon semble
d'une inefficacité totale. En effet, chaque nuit, de nouveaux immigrés
clandestins arrivent par barques entières - Les kwasa-kwasa - sur les
côtes de l'île.
L'action doit donc être aussi et surtout préventive, ce qui implique
le développement de la coopération régionale avec Madagascar
et les autres îles de l'archipel des Comores, en particulier Anjouan.
Pourquoi ne pas construire, par exemple, une maternité à Anjouan,
ce qui éviterait aux femmes de cette île de venir accoucher à
Mayotte ? Anjouan est en effet quasiment dépourvue de toute structure
sanitaire.
Enfin, il faut penser à la protection de la faune et de la flore de cette
magnifique île et de son lagon. J'évoquerai à cet égard
un seul dossier, mais il me paraît majeur : celui de la réserve
naturelle de l'îlot Bouzi.
Le préfet de Mayotte mène une action exemplaire en travaillant
à la mise en place de cette réserve naturelle dirigée,
qui permettrait, en particulier, de protéger une espèce indigène
de lémuriens, Lemur fulvus mayottensis.
A ce sujet, il me paraît indispensable que cessent certaines tracasseries
administratives et que des directives claires soient données, en particulier
par le ministère de l'agriculture, pour que ce dossier avance enfin !
En conclusion, je voudrais dire que les contacts que mon collègue José
Balarello et moi-même avons eus sur place m'ont convaincu qu'après
de nombreuses années d'oubli et de stagnation les problèmes de
Mayotte étaient enfin pris à bras-le-corps.
J'indiquais au début de mon propos que la République peut être
unie sans être uniforme. Il nous faut, en effet, manifester un profond
respect pour l'identité culturelle de Mayotte. C'est la condition sine
qua non d'une évolution qui est au demeurant indispensable.
Ce projet de loi allant dans ce sens, le groupe socialiste le votera. (M. Lucien
Lanier applaudit.)
M. le président. La parole est à M. Béteille.
M. Laurent Béteille. Monsieur le président, monsieur le secrétaire
d'Etat, mes chers collègues, tout au long de l'année écoulée,
les institutions de l'outre-mer ont été au centre des discussions,
notamment en raison de la préparation de la loi d'orientation voulue
par le Gouvernement.
Discussions, d'abord, sur la nécessaire réforme administrative.
Outre-mer plus qu'ailleurs encore, l'Etat doit se réformer pour échapper
à la pesanteur d'une décentralisation qui ignore les différences,
pour prendre des décisions plus rapides, plus efficaces, mieux adaptées
aux réalités locales.
« Les difficultés que pose l'utilisation des fonds européens,
les retards qui sont pris dans l'exécution des programmes d'investissements,
témoignent de cette nécessité de faire évoluer les
structures de l'Etat, en se montrant aussi inventif que déterminé.
»
C'est également « renouveler les relations avec la métropole,
c'est enfin respecter l'identité de chacun dans le cadre de la tradition
républicaine.
« C'est organiser le dialogue des cultures.
« C'est mettre en place des outils de développement en rapport
avec les caractéristiques de l'économie insulaire.
« C'est affirmer une solidarité qui évite le piège
de l'assistanat.
« C'est également donner à chaque région, à
chaque collectivité, le cadre institutionnel qui lui convient, en laisant
chacun, outre-mer, cheminer à son rythme au sein de la République.
»
Ces propos que j'ai choisis pour introduire mon intervention sont ceux que le
Président de la République a tenus le 18 mai dernier à
la Réunion.
Je me suis permis de les citer, car ils expriment avec force et conviction ce
qui nous semble, à mes collègues du groupe du Rassemblement pour
la République et à moi-même, être aujourd'hui une
approche saine et moderne des relations entre la métropole et l'outre-mer.
Ces quelques principes, s'ils sont peu contredits sur le fond, le sont encore
malheureusement trop systématiquement dans les faits.
En changeant de siècle, nous avons tourné la page de la décolonisation.
Nous sommes, aujourd'hui plus que jamais, entrés dans l'ère de
la participation et du dialogue. En changeant de siècle, nous devons
tourner la page du centralisme de la métropole.
Ces quelques phrases du Président de la République doivent, à
mon sens, rester en permanence à l'esprit, telle une charte qui augurerait
à présent les relations d'un nouvel ordre entre les régions
et les collectivités d'outre-mer et la métropole.
C'est parce que nous avions gardé ces quelques principes à l'esprit,
l'an passé, que nous avions combattu la loi d'orientation pour l'outre-mer.
C'est pour ces mêmes raisons que nous reconnaissons aujourd'hui la pertinence
du projet de loi relatif à Mayotte. Même si l'on peut estimer que
le texte n'est pas suffisant, le chemin suivi nous semble le bon.
Ce projet de loi est le fruit d'un très large consensus entre les élus
locaux et les acteurs économiques et sociaux de l'archipel. Il trouve
son origine dans la signature d'un accord, le 27 janvier 2000, entre les trois
partis politiques présents au conseil général. Je saluerai
à ce propos les excellentes qualités de dialogue de notre ami
Mansour Kamardine, président du RPR à Mayotte, qui a très
largement contribué à l'obtention de cet accord.
Ensuite, alors que Mayotte attend un statut propre - puisque celui de 1976 devait
n'être que transitoire - le Parlement, qui a compris le sens de l'attente
des Mahorais, a adopté dès le mois d'avril un projet de loi organisant
dans l'île une consultation sur son futur statutpolitique.
Dans la foulée, cet « accord sur l'avenir de Mayotte » a
été approuvé par 73 % de la population. Les Mahorais, me
semble-t-il, ont ainsi clairement manifesté à tous ceux qui restaient
sceptiques leur attachement indéfectible à la France.
Enfin, la Haute Assemblée est saisie de ce projet de loi organisant les
diverses dispositions contenues dans cet accord.
Aujourd'hui, nous suivons donc votre démarche, monsieur le secrétaire
d'Etat, parce que vous vous êtes appuyé cette fois-ci sur les quatre
principes qui guident notre réflexion et celle du Président de
la République sur l'outre-mer.
Le premier de ces principes est la délégation de compétences.
Elle est essentielle à tous les égards, outre-mer plus qu'ailleurs
encore, parce que, par définition, ces collectivités sont éloignées
des centres décisionnels, parce que les difficultés économiques
ne répondent pas aux mêmes spécificités qu'en métropole,
enfin, parce que l'environnement géopolitique n'est pas le même.
De ce point de vue, le présent projet de loi répond à notre
attente : l'extension à Mayotte de la loi du 2 mars 1982 relative aux
droits et libertés des communes, des départements et des régions
se fera de manière certes progressive, mais elle se fera.
Ainsi, le représentant du Gouvernement cessera en 2004 d'être l'exécutif
de la collectivité départementale, le président du conseil
général assumant alors ce rôle, tandis qu'une tutelle a
priori des actes de la collectivité départementale demeurera,
mais sous une forme allégée, jusqu'en 2007, date à laquelle
le contrôle de légalité et le contrôle de la chambre
régionale des comptes s'exerceront dans les conditions de droit commun.
Le deuxième principe est celui du droit à l'originalité
de chacun des territoires. Comme l'a indiqué l'an passé le Président
de la République à Madiana, « l'heure des statuts uniformes
est passée. Il n'y a plus aujourd'hui de formule unique qui réponde
efficacement aux attentes variées des différentes collectivités
d'outre-mer. Chacune d'entre elles doit être libre de définir,
au sein de la République, le régime le plus conforme à
ses aspirations et à ses besoins, sans se voir opposer un cadre rigide
et identique. »
De ce point de vue, Mayotte me semble être aujourd'hui un exemple pour
les autres collectivités françaises d'outre-mer. Mayotte est en
droit d'être fière de sa position de première des collectivités
à pouvoir simultanément clamer sa volonté de rester, et
même de s'intégrer plus encore dans la République, tout
en adoptant, par une consultation populaire, un statut propre et adapté.
La voie est maintenant ouverte. Cette réussite des Mahorais doit être
un exemple pour les autres collectivités.
En ce sens aussi, le projet de loi respecte ces principes. Il reprend les orientations
dégagées par l'accord dont nous parlions à l'instant en
dotant Mayotte d'un statut de collectivité départementale destiné
à concilier, d'une part, la volonté de rapprochement avec le statut
de département d'outre-mer et, d'autre part, la prise en compte des importantes
spécificités mahoraises.
Le conseil général pourra adopter une résolution demandant
au Gouvernement de modifier le statut de Mayotte en 2010, résolution
dont le Gouvernement pourra tenir compte.
Le troisième principe est celui de la poursuite du développement
économique et social, du maintien des acquis sociaux et de l'affirmation
pleine et entière de la solidarité nationale et communautaire,
et nous sommes conscients de sa particulière importance.
Nous sommes fermement opposés, monsieur le secrétaire d'Etat,
à tout ce qui s'apparenterait à un désengagement de la
métropole. De ce point de vue, nous considérons que Mayotte devra,
dans une large mesure, demeurer soumise au principe de spécialité
législative, tout en disposant de pouvoirs en matière de consultation
et de coopération régionale.
Le projet de loi, en prévoyant également divers instruments relatifs
à l'économie, au foncier et à la protection de l'environnement,
répond pour une part à nos attentes.
Comme vous le voyez, le groupe du Rassemblement pour la République se
félicite de l'ensemble du projet de loi, parce qu'il répond aux
attentes de la population, et nous ferons tout à l'heure, en l'adoptant,
le geste qu'attendent de nous les Mahorais.
Je me réjouis que la République reste une idée assez moderne
pour qu'une population, pourtant géographiquement si éloignée
de nous, reste aussi indéfectiblement liée à notre propre
destin national.
Cela étant, monsieur le secrétaire d'Etat, sans vouloir obscurcir
l'exposé que je viens de faire, j'aimerais tout de même émettre
quelques réserves sur ce texte, non pas tant sur ce qu'il contient que
sur ce qu'il ne contient pas.
En effet, parmi les principes qui sont les nôtres, il en est un que je
n'ai pas évoqué encore : celui qui veut que chaque terroire ne
peut choisir son évolution que dans le respect des principes de notre
Constitution. Je pense plus particulièrement aux libertés publiques,
au droit du travail et à bien d'autres principes de notre droit.
Vous le savez, la commission des lois a eu la semaine dernière un large
débat sur le statut personnel.
Comme l'ont rappelé les orateurs qui m'ont précédé,
à Mayotte la population, musulmane dans sa très grande majorité,
relève d'un statut civil de droit local inspiré du droit coranique
et de coutumes africaines et malgaches, et se réfère au Minhadj
al Talibin, le Livre des croyants zélés.
L'article 75 de notre Constitution protège ce statut personnel, puisqu'il
dispose que « les citoyens de la République qui n'ont pas le statut
civil de droit commun, seul visé à l'article 34, conservent leur
statut personnel tant qu'ils n'y ont pas renoncé ». Une évolution
de son contenu nous semble cependant pour le moins souhaitable, afin d'en gommer
certains aspects particulièrement dérogatoires : je pense bien
entendu, notamment, à l'inégalité entre les hommes et les
femmes, à la non-reconnaissance des enfants naturels, à la répudiation
ou à la polygamie.
Mon propos n'est pas, bien sûr, de caricaturer en quoi que ce soit l'islam
mahorais, - qui pourrait à plus d'un titre servir d'exemple à
bien d'autres, en particulier en matière d'émancipation de la
femme - et je ne tiens pas ici à rompre l'éventuelle belle unanimité
qui se dégagera tout à l'heure, l'interrogation que je vais soulever
a d'ailleurs été formulée par certains de vos amis, monsieur
le secrétaire d'Etat, puisque les socialistes ont été les
premiers à l'évoquer.
Je tiens tout de même à indiquer qu'il me semble souhaitable de
ne pas perdre ce principe de vue : Mayotte, qui a exprimé on ne peut
plus clairement le souhait de prétendre à un statut proche de
celui des départements d'outre-mer, voire à un statut conforme,
ne peut vouloir en même temps pérenniser un système aussi
dérogatoire du droit commun.
Mes collègues et moi-même ne sommes pas favorables à l'idée,
trop coercitive, que les enfants naissant à Mayotte à partir de
2010 soient obligatoirement soumis au droit commun. Néanmoins, nous sommes
de ceux qui pensent que, si la société mahoraise n'est pas prête
dans l'immédiat à un tel bouleversement, une évolution
progressive n'en est pas moins indispensable. Les étapes futures de l'intégration
de Mayotte au statut de département d'outre-mer, si elles doivent avoir
lieu, ne pourront se réaliser sans un rapprochement avec le droit commun.
Cette évolution s'accomplira, nous n'en doutons pas, raisonnablement
et par étapes successives, dans le respect des cultures et des spécificités,
mais avec un idéal en ligne de mire : l'héritage républicain.
Je suis persuadé que, progressivement mais sûrement, nous aboutirons
à ce que souhaitait à l'instant notre collègue pour l'avenir
institutionnel de l'île.
Le groupe du Rassemblement pour la République votera donc ce texte, tout
en sachant qu'il ne répond pas totalement aux différentes attentes
de la population de l'île. Mais, encore une fois, il va dans le bon sens.
(Applaudissements sur les travées du RPR, des Républicains et
Indépendants et de l'Union centriste.)
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. Je demande la parole.
M. le président. La parole est à M. le secrétaire d'Etat.
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. Monsieur le président, mesdames,
messieurs les sénateurs, je constate avec plaisir, à l'issue de
la discussion générale, qu'aucun groupe du Sénat n'a souhaité
s'opposer à ce texte, aux principes sur lesquels il se fonde ni à
l'essentiel de son dispositif.
Néanmoins, plusieurs d'entre vous ayant interpellé le Gouvernement
sur divers points du projet de loi, je répondrai à quelques questions,
non pas pour les épuiser, mais pour souligner certains éléments
du débat.
Le rapporteur de la commission des lois, M. Balarello, a insisté à
juste titre sur les étapes transitoires que dessine le projet de loi.
Il a bien montré que ce texte, qui, effectivement, vise à sortir
Mayotte du provisoire, n'est pas pour autant un point d'arrivée : il
n'est, en effet, que le point de départ d'une nouvelle période.
Vous avez également évoqué, monsieur le rapporteur, la
nécessité d'un effort important d'éducation et de formation
à Mayotte. A cet égard, la volonté du Gouvernement s'est
d'ores et déjà traduite très clairement en actes : avant
même d'ailleurs que ce texte soit voté et que les ordonnances sociales
soient prises, Jack Lang, ministre de l'éducation nationale, et moi-même
avons tracé le cadre d'un effort considérable en faveur de l'éducation
à Mayotte. Ainsi, près de 1,2 milliard de francs de crédits
seront affectés à cette fin dans les cinq ans qui viennent, ce
qui conduira à un doublement du nombre des collèges, lycées
et lycées professionnels dans l'archipel.
S'agissant du cadastre, autre réforme dont vous avez souligné
avec raison l'importance, non seulement parce qu'elle a été annoncée
et qu'il faut l'accomplir mais aussi parce qu'elle conditionne d'autres aspects
de la vie locale, il est vrai qu'il faudra poursuivre un effort financier d'envergure
pour la mettre en oeuvre et l'achever. Les quatre millions à cinq millions
de francs qui sont d'ores et déjà prévus à ce titre
permettront d'assurer une couverture importante de Mayotte, près des
deux tiers de la population étant concernés par cette première
avancée.
En ce qui concerne la coopération régionale, si nous en faisons
aujourd'hui un point fort de l'action de l'Etat dans l'ensemble de l'océan
Indien et non pas dans le seul environnement de Mayotte, c'est bien parce que
Charles Josselin et moi-même considérons qu'elle peut constituer
une réponse en matière de développement régional
et donc d'amélioration des relations entre la Réunion, Mayotte
et les Etats qui entourent ces terres françaises. Il s'agit non pas simplement
d'assurer une bonne intégration de ces dernières dans l'océan
Indien, mais aussi d'ouvrir des perspectives de développement économique
aux uns et aux autres.
Vous avez enfin abordé, monsieur le rapporteur, la question des transports
aériens et celle, essentielle, de la desserte aérienne de Mayotte.
C'est un problème sur lequel, vous le savez, le Gouvernement travaille
d'arrache-pied depuis plusieurs mois avec l'ensemble des acteurs locaux, notamment
avec la compagnie régionale Air Austral.
Cette compagnie a des projets de liaison directe entre Mayotte et Paris. Pour
m'en être entretenu récemment avec son président, à
savoir votre collègue Paul Vergès, et son directeur général,
je suis confiant quant à la capacité d'Air Austral de mener à
bien ce projet. Le traitement du dossier devrait progresser fortement au cours
de l'année 2002. En tout cas, le Gouvernement appuie résolument
la démarche de la compagnie, notamment auprès d'Air France, qui,
comme j'ai eu l'occasion de le dire à plusieurs reprises, est l'un de
ses actionnaires.
M. Henry, sénateur de Mayotte, a procédé à une mise
en perspective historique de la fidélité de Mayotte à la
France. Oui, monsieur le sénateur, vous avez eu raison de rappeler les
retards et de dénoncer les oublis et les atermoiements - vous avez même
employé le terme de « mépris » - qui ont trop longtemps
caractérisé les relations entre la République et Mayotte.
Cependant, le gouvernement actuel ne saurait être mis, dans ce domaine,
au banc des accusés. D'ailleurs, vous le savez bien, vous qui avez pu
mesurer le travail accompli par mon prédécesseur, M. Queyranne,
puis par moi-même pour mettre en oeuvre cette réforme qui fait
sortir Mayotte de vingt-cinq ans de provisoire et que nous complétons
aujourd'hui par des ordonnances sociales, conformément aux engagements
qui avaient été pris, ainsi que par des mesures qui ont été
arrêtées dans le cadre du contrat de plan. Celui-ci, qui est revêtu
de la signature de l'Etat comme de celle des élus de Mayotte, sera bien
sûr exécuté : s'il en est besoin, j'en prends l'engagement
solennel devant la Haute Assemblée.
La réforme est donc fondée sur le respect réciproque et,
bien entendu, sur l'idéal démocratique que nous partageons. J'ajouterai,
monsieur Henry, puisque vous avez fait référence à un certain
climat d'indifférence qui, encore une fois, a trop longtemps marqué
les rapports de Mayotte et de la République, que la responsabilité
de cet état de choses incombait bien souvent à Paris. Cela étant,
je me suis, pour ma part, rendu à trois reprises à Mayotte en
six mois, chaque fois avec beaucoup de plaisir, car j'ai pu ainsi mieux comprendre
la réalité mahoraise et me mettre à l'écoute de
l'ensemble des élus, dont vous-même et votre collègue député
Henry Jean-Baptiste.
Qu'est-ce que la départementalisation, monsieur le sénateur ?
C'est, bien sûr, la décentralisation et l'alignement progressif
de la situation statutaire de Mayotte sur le droit commun des départements.
Aujourd'hui, cette réforme est engagée : l'Assemblée nationale
l'a adoptée et les différentes interventions liminaires que j'ai
entendues dans cet hémicycle me laissent penser que le Sénat en
fera autant. La décentralisation, qui donnera aux élus de Mayotte
davantage de responsabilités, est donc mise en oeuvre.
Qu'est-ce encore que la départementalisation ? C'est l'égalité
des droits. A cet égard, des progrès sont inscrits dans les ordonnances
sociales que nous allons prendre, et ils se poursuivront au fil de cette décennie
tout à fait décisive pour Mayotte.
En ce qui concerne la fiscalité, je voudrais également vous rassurer,
monsieur Henry : il n'est bien entendu pas question de transférer à
l'Etat les recettes fiscales et douanières actuelles du conseil général.
De surcroît, j'indique que la dotation de rattrapage et de premier équipement
des communes sera bien inscrite dans le projet de loi de finances pour 2002.
Son montant sera significatif et atteindra plusieurs dizaines de millions de
francs, mais vous n'ignorez pas que nous sommes dans une phase de débat
budgétaire et que, par conséquent, il est encore bien tôt
pour annoncer un chiffre définitif.
Voilà, monsieur le sénateur, ce que je voulais vous dire, avec
une certaine insistance car je sais votre attachement à la République
et à la place de Mayotte au sein de l'ensemble français. Au terme
de ce débat, Mayotte restera bien sûr une terre française
et une terre de liberté.
M. Hyest, quant à lui, a insisté sur différents aspects
de la réforme, singulièrement sur le lien qu'il convient de consolider
entre Mayotte, la France et l'Union européenne. En effet, j'ai souvent
eu l'occasion de déplorer, au cours des derniers mois, à l'occasion
des nombreux contacts que j'ai eus avec les élus de Mayotte, le fait
que la situation des pays et territoires d'outre-mer ne permette pas d'apporter
un soutien suffisant à leur développement.
A ce propos, monsieur le sénateur, je souligne que le gouvernement actuel
n'a pas négocié le traité d'Amsterdam, même s'il
l'a finalement approuvé. Or c'est bien en annexe à ce traité
que figure la liste des pays et territoires d'outre-mer. Si nous voulons faire
évoluer cette situation - cela est nécessaire, et je me suis engagé
devant les parlementaires de Mayotte à oeuvrer en ce sens avec le Gouvernement
- nous devrons profiter de l'ouverture à Bruxelles de nouvelles étapes
de négociation pour faire passer Mayotte dans une autre catégorie.
En effet, notre objectif commun est bien de faire bénéficier Mayotte
des aides aujourd'hui accordées aux régions ultrapériphériques
au titre de l'article 299-2 du traité d'Amsterdam.
M. Sutour et moi-même partageons, avec nombre des membres de cette assemblée,
la vision d'une République unie mais non pas uniforme. C'est bien cette
conception qui nous guide ou nous a guidés, mesdames, messieurs les sénateurs,
dans la mise en oeuvre de bien des réformes en matière de décentralisation
ou s'agissant de l'outre-mer, par exemple avec la loi d'orientation pour l'outre-mer
votée par le Parlement. A cet égard, j'ai plaisir à souligner
que c'est au cours de ce mois de juin 2001 que se tiennent dans les trois départements
français d'Amérique les congrès des élus départementaux
et régionaux, conformément à la possibilité ouverte
par la loi d'orientation pour l'outre-mer. En ce qui concerne Mayotte, c'est
bien cette même idée d'une République unie mais non pas
uniforme qui a prévalu pour l'élaboration du statut.
M. Sutour a en outre insisté sur les conséquences, qui sont nombreuses
et graves, de l'immigration clandestine à Mayotte. Le plan Lagon est
au début de son application, et il est donc sans doute encore trop tôt
pour juger des résultats de la mise en oeuvre des moyens de surveillance,
de contrôle et de reconduite prévus. Quoi qu'il en soit, l'intention
du Gouvernement est bien de freiner, voire d'interrompre, cette immigration.
Nous n'y parviendrons pas uniquement par le contrôle et la surveillance,
quelle que soit leur efficacité, nous y parviendrons aussi - et c'est
pour cela que j'ai mis l'accent tout à l'heure sur la coopération
régionale - par l'ouverture de véritables possibilités
de développement pour les îles voisines.
Enfin, M. Béteille, au nom de son groupe, a évoqué la nécessaire
réforme de l'Etat, la poursuite de la décentralisation et, au-delà,
la possibilité de statuts différenciés, choisis et voulus
par les populations.
Cette stratégie, monsieur le sénateur - je sais qu'elle est pour
certains d'entre les membres de cette assemblée le fruit d'une conversion
récente - vous en trouverez l'architecture dans la loi d'orientation
pour l'outre-mer. Je suis heureux de constater que, au fil des années,
de véritables convergences se sont fait jour sur ce point entre le Parlement
et le Gouvernement. S'agissant en tout cas de Mayotte, soyez assuré,
monsieur le sénateur, que notre pays ne se désengage pas. Je crois
au contraire avoir fait la démonstration, lors de la discussion de la
loi d'habilitation et aujourd'hui à l'occasion de l'examen de ce projet
de loi relatif à Mayotte, que des engagements sont tenus.
M. le président. Personne ne demande plus la parole dans la discussion
générale ?...
La discussion générale est close.
Nous passons à la discussion des articles.
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